Joe Dante au BIFFF : « Hollywood considère qu’aujourd’hui, on peut se passer de créatifs »

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C’est donc à Joe Dante que revient la tâche de présider ce trente-troisième BIFFF. L’occasion de présenter son nouveau film, Burying the ex, qui ouvrait le festival, mais également de s’étendre sur sa longue carrière, entre gros succès publics et critiques et énormes débandades commerciales.

Joe Dante est un peu le John Mac Tiernan du cinéma Bis. A l’image du maître de l’action-movie, Dante a, lui aussi, connu sa période faste dans les années 80 avant de chuter : l’indétrônable Gremlins, bien sûr, mais aussi Innerspace, The Howling, Explorers, et un peu plus tôt, le — devenu — culte Piranhas. Ce premier film, profitant du sillage des Dents de la mer, avait jeté celui qui voulait être cartooniste dans le monde sans pitié du cinéma. Et puisque Spielberg avait du flair et commençait à se tailler un petit empire à Hollywood, c’est bien sous sa coupe qu’avec d’autres, parmi lesquels un certain Robert Zemeckis, Dante a ré-introduit la SF et le fantastique dans les foyers américains. Qu’on en juge : de 1984 à 1989, les petits soldats de Spielberg — ainsi que Spielberg lui-même — ont éclaboussé la décennie cinématographique d’une multitude de projets à forte teneur en cinéma de genre : E.T, Retour vers le futur, Gremlins, la série La Quatrième Dimension, Les Goonies (réalisé par Richard Donner, d’après une histoire de… Spielberg). Si Robert Zemeckis ou Donner ont depuis volé de leurs propres ailes, Dante n’a, depuis, jamais pu se défaire de l’ombre de son mentor, au point qu’encore aujourd’hui, certains considèrent Gremlins comme l’œuvre cachée du fameux producteur-réalisateur. Le film eût-il été plus subversif encore si Dante n’avait pas fait partie de son écurie ? « J’ai eu les mains libres jusqu’au bout », répond-il avec flegme, lui qui ne réitéra plus, par la suite, l’énorme succès du film.

« That’s the BIFFF »

Joe Dante a beau réaliser des films foisonnants de créatures en tout genre, c’est un calme, qu’il fasse beau ou mauvais au dessus de sa tête.« J’aime mon travail, c’est tout », explique le réalisateur après presque deux décennies qui ressemblent à une mise au banc. De longues années à chercher des financements, notamment en Europe, lui qui est devenu, comme tant d’autres, tricard au royaume pourri de l’entertainment. « Hollywood considère qu’aujourd’hui, on peut se passer des créatifs », déplore-t-il, assumant que le monde tourne ainsi depuis la nuit des temps. En d’autres termes : Dante a toujours eu des idées, mais pas de fric. Pourtant, ne devrait-il pas être plein aux as avec les Royalties des rediff’ de Gremlins ? lui demande-t-on. « Même pas ! » rétorque-t-il. L’heure est au désenchantement y compris du côté du cinéma, mais cela ne semble pas le troubler outre-mesure. Lui aussi souscrit à cette idée qu’un jour ou l’autre, « les gens regarderont les films exclusivement chez eux, dans leur salon ». En fait, Dante est lucide, et sa présence au Bifff, en tant que président du jury, n’est certainement pas une médaille en chocolat. L’accueil réservé à son film, Burying the ex, fut bruyant. Plaisir gâché ? Venu du cinéma Bis, Dante ne boude pas son plaisir : « Well, that’s the BIFFF… », dit-il le sourire en coin.

Il faut dire que le papa de Gremlins revient de loin. Alors que les années 90 touchaient à leur fin et que plus personne n’aurait misé un centime sur lui, Spielberg volait à sa rescousse via sa société de production, Dreamworks. Le deal ? Un film de commande à 40 millions de dollars, dans la lignée de Toy Story, pour vendre des jouets et toute une série de produits dérivés. Le projet se nomme Small Soldiers et vise à réhabiliter Dante comme un réalisateur bankable. Seule « contrainte », il n’aura pas le fameux final cut et devra, le temps d’un film, mettre de côté sa liberté artistique. Evidemment, l’offre du mentor Spielberg est un baiser empoisonné. Car Small Soldiers est, depuis le début, un marécage de financements à vocation capitalistique assumée, où l’on croise entre autre la firme de jouet Hasbro, Coca-Cola ou encore la chaîne Burger King. Dante fait pourtant ce qu’il sait faire de mieux : un film d’horreur pour enfants. Les jouets sont donc brûlés, décapités et démembrés en règle, alors même que le scénario est allégé au jour le jour par les financiers sus-cités. Dante le reconnaît volontiers : c’est bien Burger Kings qui a eu le final cut, mais si quelque-chose n’a pas tourné rond, il en est l’entier responsable. Classe.

Les années 2000 ressemblent à une longue agonie. Après : Les Looney Tunes passent à l’action, Dante a tenté une embardée en 3D avec le moyen The Hole, pas même sorti en salle aux Etats-Unis. Assez pour enterrer l’ex-protégé du géant Spielberg ? Pas sûr. Au beau milieu du désert, Dante a réalisé un épisode de la série « Les maîtres de l’horreur », aux côtés d’autres ténors de l’angoisse et du fantastique, tels Dario Argento ou Tobe Hooper. Son épisode s’appelle La guerre des sexes et vaut, à lui seul toute sa filmographie ses 15 dernières années. L’ingrédient dont il avait besoin ? La liberté artistique totale, à n’en pas douter, dont il a bénéficié pour son dernier film Burying the ex. L’occasion pour lui de rendre grâce aux acteurs, « la meilleure partie du métier ». Paradoxal, de la part d’un type qui a baigné dans les marionnettes et les effets spéciaux tout au long de sa carrière. Quant à savoir lequel de ses films il préfère, Dante le survivant livre une réponse bien dans son genre : « The next one », bien sûr.

Clément Boileau

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