A la découverte des vignobles bordelais: les femmes à l’honneur

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Si la Belgique aime fièrement ses bières, notre voisin français peut se vanter de ses vins. Leur réputation n’est d’ailleurs plus à faire chez nous; les Belges étant de grands consommateurs de rouges, blancs, rosés… autour d’un bon repas. Le vignoble bordelais, au sud-ouest de la France, occupe une place de choix dans nos cœurs et nos goûts. Alors quand le Conseil Interprofessionnel du Vin de Bordeaux nous invite à découvrir la région, on saute dans l’avion. Au menu: des châteaux bien entendu, mais pas n’importe lesquels. La ligne rouge de notre visite: tous ces domaines sont gérés par des professionnelles. Nous avons découvert le nouveau visage des vins de Bordeaux: des jeunes diplômés qui voyagent et qui choisissent le vin par passion.

Pourquoi adorons-nous les vins de Bordeaux

Le Bordelais constitue le vignoble le plus étendu de France, avec pas moins de 117 500 hectares dédiés au vin (1,5% de la surface mondiale dans ce domaine). Les vignes situées autour de trois axes fluviaux (la Garonne et la Dordogne qui se rejoignent pour former l’estuaire de la Gironde), ainsi qu’une grande diversité des sols, permettent aux vignerons de produire des vins rouges mais également des vins blancs, du rosé ou encore des vins liquoreux. Les Belges, mais également les Anglais et les Allemands, figurent dans le top 5 des plus grands amateurs des vins bordelais. Il faut remonter dans l’histoire pour comprendre cet engouement pour une région pourtant plus lointaine que la Bourgogne ou Reims. En 1152, Aliénor d’Aquitaine épouse Henri Plantagenêt, qui deviendra roi d’Angleterre. Ce pays entrera en conflit avec la France, notamment lors de la fameuse Guerre des cent ans. Le résultat de ces hostilités pour la région: un abandon total de la France, plutôt occupée à tenter de capturer les bastides (des villages fortifiés) que l’on peut encore visiter de nos jours, et un marché florissant vers le nord de l’Europe. Depuis, l’Aquitaine a rejoint la France mais ses vins restent favoris encore aujourd’hui dans nos pays. Pour l’anecdote, une rivalité cordiale existe entre la région de Bordeaux et la Bourgogne.

Les ponts de Gustave Eiffel font partie intégrante du paysage bordelais.

Les ponts de Gustave Eiffel font partie intégrante du paysage bordelais.

Une expertise régionale: l’assemblage

Si la région a longtemps produit majoritairement des vins blancs, elle est connue désormais pour ses rouges. Pourtant, plusieurs types de vins y sont fabriqués, en utilisant une technique particulière: l’assemblage. Les vins bordelais utilisent plusieurs cépages (des types de raisin), mélangés de façon très précise, afin d’obtenir leur breuvage final. La force de chaque cépage s’exprime alors, avec par exemple la structure tannique du cabernet sauvignon (une amertume) alliée à la douceur du merlot. Bien entendu, il ne s’agit pas d’une pratique obligatoire et on compte plusieurs vins au cépage unique à Bordeaux (monocépage). Au niveau des classements, les vins de Bordeaux se divisent en Grands Crus Classés, Crus classés de Graves, Grands Crus de Saint-Emilion, Crus Bourgeois et Crus artisans, mais aussi en AOC (appellation d’origine contrôlée) et d’autres classements plus spécifiques.

Le vin peut mûrir en fût, mais également dans de l'inox ou dans des cuves en béton.

Le vin peut mûrir en fût, mais également dans de l’inox ou dans des cuves en béton.

Les femmes et le vin

Nous n’allons pas parler des vins fruités et autres emballages destinés à tromper les novices car ce serait faire peu d’honneur à la gente féminine. Comme dans beaucoup de domaines, les femmes commencent seulement à occuper la place qui leur revient, aux côtés des hommes. Si elles ont toujours été présentes dans les vignes bordelaises, ce ne fut pas le cas partout puisque le clergé français eut un quasi monopole sur la production de vins jusqu’à la Révolution Française de 1789. De plus, pour se justifier, de nombreux vignerons interdisaient l’entrée des femmes dans les chais (où le vin mûrit) car elles feraient tourner le vin… Heureusement, les barrières tombent une à une et si les femmes se contentaient avant du rôle de vigneronne, elles deviennent désormais œnologues, sommelières et expertes dans certains domaines comme l’oenotourisme ou l’enseignement du vin. Partons découvrir concrètement cet univers:

Les vignes sont présentes partout à Bordeaux. Jusqu'au sol de l'entrée de l'aéroport.

Les vignes sont présentes partout à Bordeaux. Jusqu’au sol de l’entrée de l’aéroport.

Château Lestrille

Nous débutons notre visite chez Estelle Roumage, qui a repris le domaine familial en 2001. La structure familiale, vieille de cinq générations, fabrique du vin en peaufinant chaque étape, de la sélection des grains à la mise en bouteille. Estelle gère tous ces aspects en nous détaillant quelques spécificités comme l’usage de fût de chêne (à chauffe moyenne) pour cibler des arômes de vanille et de pain toasté pour ses vins mais également la tenue d’une boutique de vente directe et de nombreux ateliers (accords mets-vins, assemblages…). Elle estime que le faible nombre de femmes gérant des domaines peut constituer une force pour le moment, puisqu’elles peuvent donc plus se démarquer. Mais de son avis, la personnalité reste essentielle et pas le genre. La passion qui l’anime provient du fait qu’elle ne s’est pas sentie obligée de reprendre le travail de son père (contrairement parfois aux fils), qui la conseille encore et aime assembler certains vins. Son sens de l’accueil des visiteurs lui vient de ses nombreux voyages, un élément commun à toutes les personnes rencontrées lors de notre périple.

La figure paternelle, souvent omniprésente, démontre une volonté de contrôler le travail des fils et des filles.

La figure paternelle, souvent omniprésente, démontre une volonté de contrôler le travail des fils et des filles.

Château Thieuley

Partons ensuite à la rencontre d’un duo: les sœurs Sylvie et Marie Courselle. Aidées de leur père (qui adore la Belgique), elles gèrent les aspects techniques et commerciaux de ce vignoble familial, situé en entre-deux-mers et produisant surtout des blancs (une spécialité du château depuis 1970). Le duo a modifié le vin rouge et le blanc boisé, en cherchant sans cesse la perfection. Car elles l’avouent: « il est plus difficile de trouver un bon vin blanc et notre père a eu peur de ne pas pouvoir transmettre sa passion, il a même eu peur d’avoir une troisième fille« . Heureusement, elles ont su allier tradition et modernité, sur un domaine de 85 hectares, produisant 55 000 bouteilles par an. Sylvie, qui nous a ensuite reçu pour la dégustation, pense que Bordeaux est une région qui accepte plus facilement des femmes aux postes importants que d’autres dans le monde.

La haute performance technique du château incluent la macération pelliculaire, des machines de récolte qui trient les grains ou encore des pressoirs Inertis.

La haute performance technique du château inclue la macération pelliculaire, des machines de récolte qui trient les grains ou encore des pressoirs Inertis. On sent qu’en plus d’être œnologues, les deux sœurs sont également ingénieures en agriculture.

Château La Peyrère

Nous remontons ensuite une charmante route, qui mène à un château tout neuf (il s’agit en réalité d’une ancienne ferme, qui produisait du vin depuis 1752, retapée en 2003 pour accueillir les vignes et les visiteurs). Catherine Lucas nous reçoit dans une grande salle de réception, l’ancienne grange, même si les activités viticoles de la propriété remontent à 1752 (au moins). Alors comment Catherine s’est retrouvée subitement aux commandes de la gestion des 11 hectares? Par une envie très forte de travailler dans le vin, tout simplement. Elle s’est formée rapidement en travaillant avec l’ouvrier agricole et un œnologue pour maîtriser les bases, comme la taille des vignes, afin de tout savoir sur sa passion. Et son entourage? Ils sont évidemment ravis!

En plus d'un rosé, d'un blanc et de trois rouges, le château possède également une chambre d'hôte pour profiter pleinement de la région.

En plus d’un rosé, d’un blanc et de trois rouges, le château possède également une chambre d’hôtes pour profiter pleinement de la région.

Château Mémoires

Vous avez vu le film Sacré Graal? La fameuse scène du château construit sur un marécage, englouti puis reconstruit, pour à nouveau sombrer avant d’être reconstruit… mérite une comparaison avec ce lieu. Acheté par le père d’Elsa Ménard, en 1990, le nouveau chai a en effet été détruit par une tempête avant de subir un arrêt lors d’un passage du paternel à l’hôpital. La force des choses a donc poussé Elsa dans les vignes, sur les désormais 32 hectares bio (depuis 2012), aidée par son père et sa belle-mère.

En plus d'un vieux moulin, d'un magnifique panorama sur la région et d'animaux, le château propose un liquoreux tout simplement divin!

En plus d’un vieux moulin, d’un magnifique panorama sur la région et d’animaux, le château propose un liquoreux tout simplement divin!

Château Dauphiné Rondillon

La propriété suivante appartient à la famille de Sandrine Darriet Froléon depuis deux siècles. Comme dans toute la région, on retrouve ici des traces de fabrication du vin datant de l’Empire Romain. Plusieurs générations de femmes y ont travaillé la vigne, dont les plants actuels datent de 1910 et partagent le terrain avec des poiriers. L’arrière-grand-mère a dû s’occuper de la vigne lorsque son mari décéda jeune, la grand-mère s’en occupa lors de la Deuxième Guerre Mondiale. La nouvelle patronne, chimiste de formation, ne travaille pas par fatalisme mais a su puiser son inspiration de ses voyages. Ses vins figurent d’ailleurs dans le manga japonais « Les gouttes de dieu ».

Selon Sandrine, le côté féminin de la fabrication d'un vin s'exprime peut-être dans une plus grande empathie avec le consommateur, contrairement aux hommes qui préfèrent créer une boisson personnelle (ce que l'on rencontre également chez de nombreux brasseurs de chez nous).

Selon Sandrine, le côté féminin de la fabrication d’un vin s’exprime peut-être dans une plus grande empathie avec le consommateur, contrairement aux hommes qui préfèrent créer une boisson personnelle (ce que l’on rencontre également chez de nombreux brasseurs de chez nous).

Château Bouscaut

Nous rejoignons ensuite Sophie Lurton-Cogombles (et un canard) qui nous accueille dans son domaine acheté à des investisseurs américains en 1979. Les dix enfants du propriétaire ont chacun reçu un vignoble en 1992, et certains en ont fait leur métier. Les 50 hectares en comportent huit dédiés au vin blanc. Aidée par son mari ingénieur-agronome, Sophie participe fortement à la création des vins, par exemple lors des assemblages. Si le canard nous a suivi lors de la visite des bâtiments, c’est sans doute pour apprécier également la modernité et le design de l’ensemble du domaine. Une réussite puisque ce cru oublié a depuis regagné ses lettres de noblesse.

Oenotourisme, site web reprenant l'histoire familiale, vidéo, la modernité prime au Château Bouscaut.

Oenotourisme, site web reprenant l’histoire familiale, vidéo, la modernité prime au Château Bouscaut (désolé pour le soleil dans les yeux).

Château du Taillan

Armelle Falcy Cruse nous accueille dans ce qui correspond le plus à un château de rêve issu d’un conte de fée (la brume, le soleil qui pointe, le chai moyenâgeux et les vins aident à imaginer). Cette famille très traditionnelle possède 30 hectares et produit un vin au nom évocateur: la « dame blanche ». Pourtant, les femmes n’étaient pas les bienvenues dans le processus de fabrication du vin, jusqu’à l’arrivée des cinq filles comme propriétaires. Oenologue, d’abord négociante en vins dans le monde, Armelle retourna s’occuper des vignes au décès de son père. Elle donne un œil neuf à la fabrication des vins, mais également à l’encadrement des visites sur son domaine (10 000 visiteurs par an!).

L'oenotourisme, à la Disney, apparaît aux USA. C'est là que notre guide a compris que ce concept marcherait en France.

L’oenotourisme, à la Disney, apparaît aux USA. C’est là que notre guide a compris que ce concept marcherait en France.

Avant de terminer le voyage, nous dégustons avec plaisir les vins de notre guide, Nathalie Escuredo. Nous tenions à la mentionner car, après tout, il s’agit également d’une femme qui produit du vin!

Découvrir Bordeaux vous-même

Si cet article vous a donné soif, sachez que la plupart des châteaux de la région accueille les visiteurs toute l’année. De plus, Bordeaux ouvrira en 2015 sa Cité des civilisations du vin, un gigantesque musée de 3000 m², entièrement dédié à cette boisson. N’hésitez pas à contacter le CIVB pour obtenir plus d’informations sur les activités proposées (en voiture, en bateaux, à vélo et même à pied) et n’oubliez pas qu’on mange divinement dans le coin et que les vins y sont bien moins chers que chez nous (il faudra donc desserrer la ceinture).

Cédric Dautinger

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