Gone Girl

DF-01828cc-S

Depuis Zodiac, réalisé en 2007, le style de David Fincher a indubitablement gagné en sobriété, et ses films en profondeur. Si ce n’est le cupcake Benjamin Button, cette épuration stylistique trouvait son rythme parfait dans The Social Network, qui nous plongeait avec brio dans les méandres de l’algorithme le plus célèbre du monde. Car Fincher, on l’a compris, s’intéresse moins à ses personnages qu’aux univers qu’il dépeint : de la prison rouillée d’Alien 3 au taudis de Tyler Durden dans Fight Club, de l’inquiétant manoir de Mickael Douglas dans The Game à la transposition glaciale du polar de Stieg Larsson dans Millenium, en passant par le New-York pluvial de Seven, c’est toujours par le décor que s’épanouit la caméra audacieuse du californien— voir ou revoir Panic Room, son film le plus faible scénaristiquement, mais virtuose en tant que pur exercice de mise en scène.

Avec Gone Girl, son film le plus sobre, Fincher se débarrasse de tous ses tics, mettant son talent entièrement au service du récit. Soit l’histoire de Nick Dunne (Ben Affleck), la quintessence de l’américain moyen : Nick vit dans une banlieue pavillonnaire, boit de la bière devant des matchs de Base-Ball et trompe sa femme de temps à autre. Bref, tout va (presque) bien pour lui, jusqu’au jour où la belle et intelligente Amy disparaît sans (presque) laisser de traces. Le problème, c’est que Nick ne réagit pas comme il faudrait : il n’est pas éploré, ne fond pas en larmes, ne sombre pas dans l’alcool et la dépression. Non, Nick reste calme, poli avec la police, (presque) froid. Pire : Nick sourit quand on le lui demande, se laisse prendre en photo par ses nombreuses — et gênantes — admiratrices. Il n’en faudra pas plus pour que l’opinion, via les médias qui se sont emparés de l’affaire, pense que Nick a bel et bien tué sa femme.

Autant le dire tout de suite, Gone Girl est une énorme déception. Ici, l’univers qui intéresse David Fincher c’est la banlieue résidentielle, fantomatique et impersonnelle. Au coeur de cette jungle ouatée, on découvre donc un (presque) couple modèle, le genre à cacher ses pires secrets dans la remise à outils de jardinage. Un endroit parfait pour semer le doute et porter le soupçon sur Nick, personnage central fade et, lui aussi, terriblement impersonnel. Nick, au fond, pourrait être votre voisin, votre pote ou votre prof d’histoire. A ce titre, le choix de Ben Affleck se révèle plutôt malin : tout sauf une tête de coupable idéal, un air apathique devant la ruée des caméras, un sourire charmeur tellement bright qu’on espère qu’une chose : que celui-ci masque un psychopathe en puissance, une écorce de banalité qui renfermerait le diable en personne.

Pendant une bonne-heure, l’art du soupçon opère tranquillement. On jubile, même, devant les vrais/faux signes que Nick délivre à son insu devant les médias, la police, ses connaissances. On pense à « Arrêtez-moi là », le livre à charge de Iain Levison contre la justice et les médias américains, bâti sur le même principe narratif. Ce bon début colle au titre (français) du livre dont Gone Girl est adapté : Les apparences. Et puis, sans prévenir, le noeud de l’histoire se défait et ce qui se présentait comme une charge féroce contre le culte du couple modèle se mue en un épisode de FBI, portés disparus (au mieux), ou de New-York, police judiciaire (au pire). L’ironie, c’est que Nick le dit lui-même au tiers du film : « Est-ce que vous allez me cuisiner comme dans la série ? » Cruelle prédiction. Parce qu’une fois le suspens évacué, il reste tout de même plus d’une heure de film. Et que Fincher, lui, n’a plus rien à dire. Enfin, si, peut-être. Quelque-chose d’assez abject qui pourrait se résumer ainsi : « Les femmes sont des garces, et nous les hommes on se fait avoir, alors qu’au fond, on est juste des beaufs pourvus d’une paire de testicules. »

De « pas terrible », le film sombre alors dans la stupidité la plus crasse. Pourtant, le réalisateur essaie de se retenir. Il fait parler les médias à sa place : les Oprah Winfrey bon chic bon genre qui interrogent Nick sont des caricatures de journalistes aux joues botoxées, aux sourires carnassiers, aux questions castratrices. « Les vrais prédateurs, hurle le réalisateur et sa scénariste (par ailleurs auteure du roman éponyme), ce sont elles ! »

La toute fin confirmera malheureusement la faiblesse du propos, elle même faisant suite à un suspens en dents de scie. « Bitch ! » s’emporte Nick en guise de conclusion, dans les toutes dernières minutes. « Cunt ! » ajoute-t-il. Puis, au cas où l’on n’aurait pas vraiment compris : « Fucking Bitch ! »

Tout juste si Nick aurait dû battre sa femme afin de passer pour un mec au delà de tout soupçon, suggère Fincher. Lequel, en voulant réaliser un film sur le doute, se perd dans un propos douteux. Putain de con, pas vrai ?

Sortie dans nos salles ce 8 octobre.

Clément Boileau

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>