Festival des libertés : « Notre peur de n’être », qui a peur du grand méchant nous ?

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Fabrice Murgia est de retour. Sa tout nouvelle pièce au nom poétique, Notre peur de n’être, conserve les thèmes de prédilection de l’auteur, qui se penche encore plus sur les obligations modernes qui pèsent sur nos épaules.

Le travail ou le néant

Un individu ne peut exister, être heureux, que s’il a un travail. Sinon, il est incomplet. Comme l’un de ces personnages, incapable de trouver un boulot et qui s’enferme de plus en plus dans sa chambre, qui vit mais à peine. Il ne parlera pas, ou très peu, mais lorsqu’il prend la parole, les autres se taisent. Qui voudra bien le laisser parler ? Sa mère, italienne, qui ne lui souhaite que de trouver un travail pour qu’il puisse prendre son envol ? Les gens, agressifs, qui lui reprochent d’être un poids pour la société ?

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Il y a cet autre personnage, une fille, qui fait des études correctes. Qui les réussit correctement, et qui échoue correctement à trouver un emploi elle aussi. Qui enregistre toute sa vie de peur qu’elle ne soit pas été réelle. Et puis cet autre encore, quitté par sa femme, et qui ne sait plus où il en est ni qui il est.

L’intériorisation qui fait mal

Le problème pour les personnages, ce n’est pas de ne pas avoir de travail. C’est de ne pas exister parce qu’il n’en ont pas. Ils ne sont peut-être pas en enfer, mais ils sont au moins au purgatoire : cet entre-deux où ils ne peuvent qu’attendre que les autres statuent sur leur sort. Et ils le savent puisqu’ils ont intériorisé ces normes.

Ils deviennent alors eux-mêmes leurs propres agents de police : ils se traquent, se reprochent de ne pas exister, ne pas trouver une identité. Il faut se définir, trouver une place et puis monter dans la hiérarchie, toujours plus haut.

Soi, et puis le monde

Il faut prendre contact avec le monde. C’est à ça que sert l’identité. Et si c’est une obligation, sous le rapport du travail, c’est aussi un besoin. Et c’est peut-être ce qui nous sauve.

Ce seront d’ailleurs les seuls moments de joie : quand les personnages échangent, les voilà qu’ils rient, qu’ils pleurent. Face au monde qui fait peur, il ne faut pas se replier sur soi, sur ses convictions, mais s’ouvrir et partager ; c’est peut-être là que Murgia nous offre une modeste solution.

Une mise en scène au service de la narration

Comme souvent chez Murgia, la mise en scène parait complexe au premier abord. Mais ce sont les histoires qui le sont. La mise en scène ne fait que les révéler.

On en a pris les yeux : le jeu des caméras qui filment les acteurs et dont les images sont ensuite projetées sur des écrans; le décor ultra mobile en permanence, à la limite du carrousel par moment;  la lumière crue, violente, sublime.

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Portée par des acteurs tous plus excellents et profonds les uns que les autres, la mise en scène fait également appel à deux narratrices afin de nous guider dans cette histoire obscure et triste.

Car, et c’est là qu’on reconnaît le génie, tout cela est enrobé dans une histoire, prenante, haletante, où les personnages ne sont pas toujours ce que l’on croit et où l’on reste avec seulement un mot à la bouche quand le spectacle prend fin : « Déjà?« .

Notre Peur de N’être sera projeté dans le cadre du Festival des Libertés ce jeudi 16 octobre à 20h15 au Théâtre National.

Nicolas Pochet et Camille Wernaers

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