Festival de graines à l’ULB : « Penser les semences comme bien commun »

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La biodiversité se cache pour mourir. Si la disparition progressive et la mise en danger des espèces animales par les activités humaines est désormais un fait auquel nous sommes (presque tous) sensibilisés, il est une autre partie de notre patrimoine commun qui disparait sans un bruit: la biodiversité cultivée. Ce terme recoupe le premier maillon de la chaine alimentaire; ces mêmes plantes que l’être humain cultive depuis environ 10.000 ans pour se nourrir, se soigner ou encore pour la fabrication de vêtements.

Depuis les débuts de l’agriculture, l’Homme sélectionne et échange localement les graines de ces plantes au gré des besoins rencontrés. Mais cette sélection « naturelle » se voit mise à mal depuis la révolution industrielle, où le paysan se voit retirer petit à petit le contrôle de ce qu’il sème. Depuis, un cadre législatif restrictif et des enjeux économiques ont pris le dessus. Seules cinq multinationales monopolisent désormais le juteux marché des semences. Celles-ci acquérant des brevets sur les semences qu’elles ont modifiées génétiquement.

Premier problème : les brevets. Avec de tels mécanismes, ces compagnies vont pouvoir s’opposer aux paysans qui entendraient utiliser librement ces fameuses semences brevetées. Ils faut payer pour les semer. Deuxième problème : les modifications génétiques, qui standardisent les plantes. Si on connait déjà les OGM, d’autres modifications sont possibles, comme par exemple le fait de rendre la graine « stérile ». Ces semences forcément à usage unique sont vendues aux agriculteurs, mais ne se reproduiront pas. Il faudra les racheter, chaque année. Une obsolescence programmée appliquée au premier maillon de la chaine alimentaire.

Parmi ces 5 multinationales, Monsanto monopolise plus de 50% des brevets à l’échelle mondiale. Résultat de ces pratiques ? 75 % de l’alimentation mondiale est générée aujourd’hui par seulement 12 plantes et 5 espèces animales. Près de 60 % des calories et protéines végétales consommées par l’humanité ne proviennent que de 3 céréales : le riz, le maïs et le blé. Mais la résistance s’organise déjà, prête à rugir. Des bourses aux graines fleurissent un peu partout. On s’y échange les graines, on s’y rencontre et on s’y parle aussi. Une de ces bourses passera par l’ULB ce samedi 11 et ce dimanche 12 octobre, sur le campus de la plaine. Elle est ouverte à tous, et ce gratuitement.

 

A cette occasion, La Pige a rencontré Stephan Kampelmann, économiste à l’ULB et au Centre d’écologie urbaine.

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Pourquoi un tel festival ?

La perte de la biodiversité cultivée est un enjeu crucial pour notre système alimentaire. Nous avons perdu environ 75% de la biodiversité cultivée depuis 1900, surtout à cause de la disparition des variétés au sein de chaque espèce, au sein de chaque région. Cette évolution est à la fois un problème de l’offre (oligopole des producteurs de semences: Bayer, Monsanto, Dupont, Syngenta) et un problème de demande (les consommateurs et les fermiers ne font pas attention à la diversité génétique). Le festival sera un lieu <span

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Quel problème tout cela engendre-t-il ?


La perte de la diversité génétique pose problème à plusieurs niveaux: d’abord au niveau culinaire, culturel, le patrimoine. Puis sur le plan économique avec la concentration de pouvoir au sein d’une poignée de multinationales du secteur chimique. Enfin, pour la capacité d’adaptation de l’agriculture. Le changement climatique, des maladies, des nouvelles techniques agroécologiques demanderont une adaptation qui sera beaucoup plus difficile si on part d’une diversité génétique réduit. S’il nous reste une variété de pomme et elle est attaquée par une maladie, qu’est-ce qu’on va manger comme pomme?

 

Comment est née cette initiative ?

En 2013, Vandana Shiva a lancé un appel à la création de festivals de semences partout dans le monde. Le Centre d’écologie urbaine et Campus en Transition ont suivi l’appel en organisant un festival à Bruxelles. D’autres ont fait de même à Londres, Varsovie, Athènes, Amsterdam.

 

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Que comprend le terme semence libre? Existe-t-il, en opposition, des semences non-libres ?

Le terme exact est « pollinisation ouverte ». De plus en plus de semences utilisées en agriculture sont stériles. Parfois ils le sont biologiquement (hybrid F1), parfois juridiquement (brevet sur le vivant). Nous voulons préserver l’héritage de 10000 ans de travail humain, c’est-à-dire des semences que le paysan ou le jardinier peut reproduire librement.


Semence libre, cela me fait penser à logiciel libre. Vous confirmez ? Il y a-t-il cette idée de non-propriété des structures et des techniques qui entre en jeu ?


Oui. Les monopoles du secteur informatique sont très similaires par rapport aux monopoles du secteur des semences. Les logiciels libres sont devenus une réponse face au pouvoir de Microsoft par exemple. Mais dans le secteur des semences tout ou presque reste à faire: on manque de structures, d’outil, de concepts pour construire un modèle alternatif de production et de diffusion de semences à pollinisation ouverte.

Est-ce qu’il faut breveter les semences libres ? Que penser de l’idée de l’instauration d’une sorte de Creative Commons pour les semences ?

 

Vaste sujet. Ça peut effectivement être une stratégie. Le problème ne sont pas les bénéfices monétaires: je pense qu’il doit y avoir des semenciers professionnels qui peuvent gagner leur vie. Le problème est la concentration de pouvoir. En plus, les semences ça change tout le temps: on doit toujours adapter les semences aux résistances contre des nouveaux pathogènes par exemple.

 

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Les droits de propriété intellectuels qui peuvent porter sur les semences sont des droits nationaux, étatiques. Or les semences n’appartiennent-elles pas au patrimoine mondial?

L’idée est de penser les semences comme bien commun, comme patrimoine culturel de l’humanité. La question est difficile: d’une part la réglementation doit proteger les semences (par exemple en interdisant les OGM ou même les hybrides stériles), de l’autre côté on revendique plus de liberté dans la production et commercialisation des semences à pollinisation ouverte. Je pense que la stratégie doit s’adresser à tous les niveaux de pouvoirs.

Que penser de l’attitude de certaines entreprises telles que Monsanto ?

 

Ils ne font que leur boulot: gagner un maximum d’argent pour leurs actionnaires. C’est à nous de quitter des systèmes qui bénéficient à ces entreprises dès lors qu’ils posent des problèmes économiques, sociaux et environnementaux.

Comment vous positionnez-vous face aux OGM?


On manque de recul par rapport à leurs conséquences sur les écosystèmes et les génomes de plantes. C’est stupide de prendre de tels risques.

 

Qu’en est-il des alternatives ?


Si vous parlez des alternatives qui apparaissent dans nos villes (GASAP, Community Supported Agriculture, fermes périurbaines etc), oui, c’est chouette. Ce sont des niches intéressantes. Mais ces initiatives doivent montrer qu’ils peuvent sortir des niches et évoluer sans perdre de leur esprit initial. Avec le bio on a vu la difficulté: au départ c’était un essai intéressant de transformer la production, aujourd’hui le Carrefour à Ixelles vend des patates bio en provenance de l’Égypte – peut-être même produit à partir des semences hybrides de Monsanto, car la certification bio ferme un œil sur la question! C’est peut-être « bio », mais pas forcément écologique…

Semer, est-ce accessible à tout un chacun ?

Semer peut-être, mais reproduire des graines, les améliorer, les distribuer – ça demande des compétences spécialisées. Pour semer des plantes qui contribuent au fonctionnement des écosystèmes, il faut qu’on puisse faire confiance à cette filière de semences dont on ne parle pas assez mais dont nous dépendons tous.

Camille Wernaers

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