Marzena Sowa : « La BD, c’est ma manière de m’exprimer »

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La Pige a rencontré la scénariste d’origine polonaise Marzena Sowa, qui sort ce mois Avant l’orage, une BD historique au dessin riche qui revient sur un événement oublié de la Deuxième Guerre Mondiale. Celle qui avait mis son enfance en scène dans Marzi se détache un peu de l’autobiographie au sens propre… mais sans pour autant cesser de nous conter son histoire.

LaPige : Comment avez-vous eu l’envie d’écrire sur un sujet comme l’Insurrection de Varsovie ?
Marzena Sowa : « C’est d’abord lors d’un voyage à Varsovie, chez mon oncle et ma tante. J’avais trouvé chez eux un livre de photo de Varsovie. Or aucune de ces photos ne correspondaient à la Varsovie que je connaissais. Je ne connaissais que la Varsovie qui a été reconstruite après la guerre par les soviétiques, pleines d’immeubles écrasants. Ça a été un des déclics. Il y a eu ensuite la rencontre avec Gawron, le dessinateur (de son vrai nom : Krzysytof Gawronkievicz), qui vient de Varsovie et qui a fini par me faire aimer la ville. Enfin, il y a le poète Tadeusz Rozewicz, qui a écrit des poèmes pendant l’Insurrection, et dont j’ai trouvé un recueil au Pêle-Mêle. Je me suis dit que c’était un signe (rire). »
Est-ce que il y avait également l’envie de parler d’un événement historique méconnu chez nous, en Belgique  ?

« Oui bien sûr. C’est très connu en Pologne. Mais on en parle surtout du côté de la guerre, en terme de pertes humaines, de mort. Je voulais en faire une histoire vivante. Mais j’écris pour le public francophone. J’ai d’ailleurs tout écrit en français avant de le traduire en polonais pour Gawron. »
C’est la première fois que vous collaborez avec un dessinateur polonais. C’était important pour ce projet-ci ?

« Oui. D’autant qu’il vit sur place, qu’il est très impliqué. Tout le monde connaît cette histoire là-bas, il sait que ça va le poursuivre toute sa carrière. J’ai essayé avec d’autres dessinateurs mais ça n’a pas collé ; je n’étais pas content des dessins, de ce que cela rendait. J’ai collaboré avec un italien : Varsovie ressemblait à Rome, tout était majestueux. C’était du bon travail, mais ça ne rendait pas l’ambiance que je voulais. »
Comment avez-vous procédé pour les recherches historiques ?

« J’ai d’abord tout écrit, sans rien rechercher, il y a 6 ans. Et pour le tome I, ça a marché. Mais après je me suis rendu compte que les gens, les Polonais surtout, allaient lire tout ça avec une grande attention, surtout le tome II qui se passe durant l’Insurrection. Je me suis donc mis à faire des recherches intenses. J’ai tout réécrit, mais mes personnages étaient noyés dans l’histoire, dans les dates, les lieux, les faits. J’ai encore du tout retravailler, et tout est différent, mais ça y est. Enfin. »
Et pour le dessin, comment Gawron s’est-il documenté ?
« En fait Gawron habite dans l’appartement de son grand-père, à Varsovie qui était un résistant lors de l’Insurrection. Et les meubles n’ont pas changé. Il habitait donc dans le décor de la BD. Quant aux scènes d’extérieurs, d’une part il y a beaucoup de documentation, parce que beaucoup de Polonais possédaient des appareils photo à l’époque. Mais il y a aussi des parties de la ville qui n’ont toujours pas été reconstruites. Il a pu donc visiter ces endroits, en faire des photos, s’en inspirer.
Après Marzi, qui a été votre plus gros succès et qui parle de votre enfance dans la Pologne occupée par les soviétiques, cette BD parle encore de la Pologne. Il n’y a que ce pays qui vous inspire ? Vous n’allez pas parler de la France ?

« Il faudrait d’abord que je la quitte. (rire). Si. Je collabore d’ailleurs à de petits projets, des livres pour enfant qui se passent déjà en France. Mais j’ai aussi en projet de continuer Marzi, son histoire et donc forcément son arrivée en France. Même si ce n’est pas comme mon enfance, c’est moins tragique, tout va bien ici. Je ne sais pas si c’est aussi intéressant. »
« Marzi était assez tragique parfois, mais avec de petites touches d’humour. Et vous avez repris ça dans un sujet incroyablement tragique comme la Seconde Guerre Mondiale. L’humour a tout prix, toujours ? »

« Oui parce que c’était important pour moi. En Pologne, les Polonais disent d’eux-mêmes qu’ils aiment bien l’humour noir. Et en plus c’était historique, les gens imprimaient des blagues et les collait dans la rue, c’était de la résistance face aux nazis. »
Après avoir parlé de votre enfance dans la Pologne occupée, vous revenez sur l’origine de la domination soviétique en Pologne. Vous vous cherchez encore, historiquement ?
« C’est vrai. C’est ma manière de m’exprimer, de dire des choses la BD. C’est pour me connaître moi, mais aussi la Pologne. Les gens qui me critiquent disent que comme je ne vis pas là-bas je ne devrais pas avoir le droit d’écrire sur la Pologne. Mais il n’y a que comme ça que je m’exprime. Quand je vis ici en Belgique, ou en France, on me considère comme une polonaise ; et quand je vais là bas, on me dit que je ne suis plus polonaise. »

Tous les personnages dans la BD vous ressemblent un peu ; est-ce que vous êtes Alicja ou Edward ?
« J’aimerais bien être Alicja, mais à mon avis je suis plutôt Edward. (Rire)« 

Critique : l’Insurrection de Varsovie : un orage qu’on ne connaît pas si bien que ça

 

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La scénariste Marzani Sowa revient dans une nouvelle BD avec une histoire sombre concernant un événement peu connu de la seconde guerre mondiale : l’Insurrection de Varsovie. Si ce premier tome s’intitule Avant l’orage et s’intéresse aux quelques jours qui précédent l’Insurrection, un second tome est prévu sur l’événement en lui-même.
Alicja et Eward s’aiment. Mais peut-on s’aimer dans Varsovie occupé ? Peut-on s’aimer quand l’une est militante et que l’autre s’y refuse? C’est une véritable galerie de personnage que nous livre Marzani Sowa, notamment dans l’immeuble d’Alicja où l’entraide est capitale dans ces temps troublés.

Outre sa patte, qu’on connaît depuis Marzi, c’est également sa propre histoire qu’on retrouve dans chaque personnage. Elle s’incarne, se met en scène dans l’écriture comme peu de scénaristes osent le faire. L’intérêt de cette BD est de revenir également sur des faits méconnus chez nous, mais très importants en Pologne : l’insurrection de Varsovie. Car on connaît vaguement le soulèvement du ghetto juif de Varsovie, en 1943, immortalisé par le film Le Pianiste, mais l’Insurrection en elle-même est oubliée par nos cours d’histoire.
Cette Insurrection a lieu au cours de l’été 44, au départ du mouvement de résistance polonais. Elle est encouragée par Staline, alors que l’Armée Rouge progressait toujours plus en avant. C’est en espérant recevoir de l’aide de ce côté que les partisans polonais déclenchèrent la révolte. La riposte nazie est impitoyable, car les Allemands ne peuvent abandonner la ville, centre de communication et lieu stratégique de défense trop important. Mais l’Armée Rouge, au lieu d’entrer dans la ville et d’aider la population, s’arrête juste devant. Et laisse les deux camps s’affaiblirent mutuellement. Les polonais seront impitoyablement massacrés. Non sans infliger de grosses pertes aux nazis. C’est seulement une fois les combats finis que les soviétiques entreront en « libérateurs ». 85% de la ville sera détruite. Il y aura plus de 200.000 morts.

Il s’agit d’une description historique du quotidien des habitants sous l’occupation. Un quotidien qui parfois, peut être joli, surtout en pleine nature en été, comme nous le montre admirablement le dessinateur en captant les derniers moment d’insouciance à l’aide d’un dessin riche et d’un joli découpage. Avant de suggérer l’horreur.

Nicolas Pochet

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