Bières belges: vers la fin d’un règne?

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Fleuron national, nos bières ont bonne réputation et nous pouvons fièrement afficher nos connaissances et nos goûts houblonnés quand nous voyageons. De grandes tables new-yorkaises proposent une carte de bières belges à côté des vins français, des touristes débarquent avec des grandes valises vides pour les remplir de bouteilles et nous pouvons tout simplement profiter de l’accueil de nombreux restaurants et brasseries du royaume. Pourtant, une ombre plane au-dessus de ce tableau idyllique (bon, un peu moins lors de beuveries, mais ne parlons pas de Kaiser et autre Cara, oups). Car notre culture de la bière n’est pas si parfaite et, pire, est en danger. Notre savoir-faire est reconnu chez les professionnels et les concours internationaux mais d’autres pays se targuent d’avoir les meilleures bières du monde. Quand on parle de culture de la bière, beaucoup penseront plutôt aux fêtes allemandes, et à leur grandes chopes. Et de nombreux pays nous rattrapent rapidement, et finiront par nous dépasser si nous ne faisons rien. Les deux nouvelles trappistes par exemple, proviennent des Pays-Bas et des USA. Comme pour la musique électro, la Belgique perdra-t-elle sa première place mondiale par fainéantise?

Un marché étranger en mouvement 

Un simple voyage, une simple visite sur des sites spécialisés et le constat se pose. D’autres pays développent leur secteur brassicole, à coups d’originalité et de qualité grandissante. Les Pays-Bas, les pays d’Europe de l’Est et même l’Amérique du Nord ont fini par produire de la qualité et par ouvrir des micro-brasseries intéressantes. Ces brasseurs grossissent et affinent leur savoir-faire, en gardant un œil sur la Belgique. Sauf que si notre pays compte quelques centaines de brasseries, les USA peuvent en afficher quelques… milliers. Notre voisin français, que l’on assimile trop à la 1664 et à la Krö, compte 400 brasseries artisanales. C’est plus que toutes nos brasseries réunies. Impossible de lutter? En tout cas, l’invasion arrivera, puisque de nombreux brasseurs lorgnent sur des propriétés abandonnées en Belgique pour brasser leurs produits chez nous. Stone Brewery (USA) vient de lancer un financement participatif pour s’installer à Berlin. Si les Américains n’ont pas peur de brasser en Allemagne…

Cette brasserie américaine fait passer un message clair: l’ère de la Belgique est peut-être terminée.

Pour voir les nouveautés, principalement américaines, visitez le site Beer Street Journal. Il n’existe pas de site web aussi complet pour les bières belges…

Un manque d’originalité

Nos bières souffrent d’un manque d’idées neuves. Les brasseurs se contentent de toujours sortir le trio classique blonde-brune-triple (même le parc Pairi Daiza produit ce trio sous l’appellation abbaye de Cambron) et en imposant des designs ennuyeux (un moine qui boit, quelle révolution). Heureusement, la situation n’est pas si mauvaise et on ne peut nier certaines bonnes initiatives récentes. Par exemple: la grande distribution de triple hop, de double IPA, de bières spéciales pour le centenaire de la Grande Guerre, le lancement de bières de ferme comme la Bertinchamps ou même de concept original chez Delhaize (qui brasse régulièrement plusieurs bières avec une recette unique mais en changeant un ingrédient pour permettre de goûter la différence que cela fait). Un manque d’originalité peut-être imputable aux goûts des belges, classiques mais gages de qualité.

Pour découvrir le design de bières, on vous recommande le site www.ohbeautifulbeer.com.

Des grands groupes industriels trop envahissants

La Fédération des Brasseurs Belges, dirigée longtemps par un Open VLD (retourné cette année en politique) semble récompenser uniquement les importateurs étrangers et lancer des initiatives invisibles (comme « fiers de nos bières », si vous en avez entendu parler, levez votre chope en l’air). De gros groupes comme AB Inbev ou Alken Maes ne sont pas belges et dominent les ventes dans notre pays, sans pour autant afficher des résultats convaincants (Alken étant dans le rouge depuis trois années consécutives). Ces groupes arrivent même à ce qu’aucune bière belge ne soit servie à un événement populaire comme Bruxelles les bains, ou que notre aéroport national (Zaventem) ne sert que de la Leffe, de la Jupiler ou de la… Heinekken. Une situation imposée via des financements conséquents mais aussi par notre manque de volonté. L’aéroport de Manchester propose par exemple de nombreuses bières artisanales locales, et les met en avant dans sa restauration, pour intéresser les touristes à la production locale. Les campagnes marketing agressives poussent d’ailleurs certains événements à n’avoir aucune bière belge, comme Bruxelles les Bains ou les Apéros urbains. Encore une fois, difficile de blâmer notre industrie qui n’a sans doute pas la force pour rivaliser avec des géants mondiaux.

Un manque de contrôle et de reconnaissance

La situation actuelle ne protège absolument pas le savoir-faire typiquement belge. Les bières françaises font partie de leur patrimoine national, alors que peinons encore à faire respecter une quelconque appellation d’origine contrôlée. Une demande de reconnaissance par l’UNESCO de la «culture de la bière» belge, au titre de chef-d’oeuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité, existe grâce à… la communauté germanophone. De nombreuses bières « belges » proviennent en fait d’Italie, du Canada ou… de Nouvelle-Zélande. Pire, nous nous tirons une balle dans le pied en refusant de légaliser des étiquettes plus compréhensibles pour les consommateurs. Le phénomène des bières à façon avait fait grand bruit il y a quelques mois et depuis rien n’a changé. La Curtius, n’est pas brassée à Liège tout en axant sa communication sur son origine. Tout comme les bières du Brussels Beer Project ou d’autres brasseries qui indiquent l’origine réelle de leur production de plus en plus visiblement mais pas encore assez pour les acheteurs lambda. La faute au flou principalement entretenu par nos politiques, qui refusent d’encadrer légalement cet aspect.

Cette bière produite à Padoue, en Italie, affiche pourtant "produit belge" sur son étiquette.

Cette bière produite à Padoue, en Italie, affiche pourtant « produit belge » sur son étiquette. CORRECTION: cette bière est bien produite en Belgique par un brasseur italien, d’où la confusion.

Les Belges, au final, semblent toujours se contenter de ce qu’ils ont, une fois le sommet atteint. Sans se remettre en cause, et attendant de perdre énormément avant d’admettre que oui, il fallait peut-être se bouger le cul. Ce que font, heureusement, quelques passionnés comme les organisateurs de la brassicole de l’ULB, des festivals comme le Zythos ou Namur Capitale de la bière, ainsi que des brasseurs ouverts et chaleureux. Oui, nous pouvons être fiers de nos bières, mais elles méritent plus qu’une simple descente autour d’une table.

Cédric Dautinger

9 Comments

  1. zinneke

    22 août 2014 at 8:12

    La Zwart Bloed est en faite une bière produite chez ‘T Gaverhopke, par un jeune Italien. Product of Belgium est donc assez correct. BBP etiquettent leurs bières maintenant de manière correcte aussi, brewed by Anders.

  2. LaPige.be

    22 août 2014 at 12:55

    Merci pour cette correction, nous avons modifié l’article et apprécions cette information.

  3. Billy

    22 août 2014 at 6:04

    Je suis d’accord avec le fait que vous, les belges, devriez innover. Je suis québécois et j’aime beaucoup vos bières, mais on fait vite le tour, car elles se ressemblent beaucoup et les brasseurs ne sortent jamais de nouveautés. Je pense que vous auriez intérêt à suivre les tendances (houblons, bières sûres, …), où même être d’avant-garde et créer des tendances!

  4. brew_xls

    22 août 2014 at 11:57

    Vous mettez le BBP dans un sac avec les brasseries qui mentent sur la provenance de leurs bières alors qu’ils ont depuis le départ communiqué (sur leur site et sur leurs étiquettes) le lieu de production (actuel) de leurs bières. Les bières comme celle ci et la Curtius nécessitent parfois un trop grand investissement que pour être brassé directement sur place. (Si on ne leurs permet pas cette opportunité on empire le problème que vous relevez)

    PS : vous dites avoir modifié votre article mais il n’en n’est rien pour l’instant.

  5. Beer City

    24 août 2014 at 10:53

    Je vais parler en connaissance de cause, étant un marchand de bière! J’ai lancé mon petit commerce il y a bientôt deux ans et demi, et au début j’avais fait le choix de vendre uniquement des bières artisanales étrangères (USA, Angleterre, France, Italie,…). Histoire de montrer au public belge qu’il existe des bières absolument incroyables partout dans le monde, parfois bien meilleures que ce que nous produisons chez nous. Mais le public belge est tellement persuadé que les bières brassées ailleurs sont infectes qu’il ne s’y intéresse pas. C’est idiot, car il juge sans connaître. Que connaît le grand public des bières étrangères? Rien, vu qu’on n’en trouve presque aucune chez nous, et le peu qu’on trouve en général ce sont des produits industriels sans goût et sans intérêt (Corona, Heineken, Carlsberg, Budweiser, 1664, Guinness Draught,…). C’est comme si les étrangers n’avaient comme point de repère sur la bière belge que nos propres productions industrielles (Jupiler, Leffe et autres joyeusetés). Bref, public belge, sois curieux, et ose déguster des bières artisanales venant d’autres pays. Tu seras surpris, crois-en un passionné.

  6. LaPige.be

    25 août 2014 at 10:56

    Nous confirmons vos propos, il nous a fallu un long moment (des années) avant de découvrir la production étrangère et certaines excellentes bières qui constituent maintenant notre quête!

  7. LaPige.be

    25 août 2014 at 10:59

    Nous avons modifié le passage sur les bières à façon mais nous ne pouvons pas nier le fait que certaines marques profitent de la confusion, ne serait-ce qu’au niveau marketing.

  8. Pirotte Renaud

    31 août 2014 at 11:10

    Je me permets simplement de rappeler que notre bière, la Curtius, que vous épinglez dans votre article est majoritairement produite en plein cœur de Liège.

    Pour en avoir le cœur net, n’hésitez pas à nous rendre visite.

  9. LaPige.be

    31 août 2014 at 12:19

    Ce serait avec un grand plaisir!

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