Inauguration très politique et schizophrénie mémorielle à l’ULB

hessel

« Nous avons le plaisir de vous inviter à l’inauguration du Square Stéphane Hessel situé devant le bâtiment A (avenue Roosevelt, 52) ce lundi 19 mai 2014 à 12h30. ». Voilà comment se conclut le mail reçu mercredi dernier par la communauté universitaire de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). On pourrait se réjouir qu’un tel hommage soit rendu à Stéphane Hessel par l’Université ; inutile de partager toutes les idées de cet homme pour reconnaître la grandeur de ses combats. Pourtant, le lecteur attentif remarquera que la liste des invités se termine par… Elio Di Rupo, premier ministre socialiste sortant, aujourd’hui en pleine campagne électorale. Peut-être Martin Casier, vice-président du Conseil d’Administration de l’ULB et, accessoirement, candidat PS aux prochaines élections à Bruxelles (1), a-t-il été chargé de lui apporter l’invitation, entre deux réunions de campagne ?

De là à parler de conflit d’intérêts et de malséance envers la veuve de Stéphane Hessel, qui sera présente durant la cérémonie, il n’y a qu’un pas… qu’on franchit vite. On ne nous fera pas croire que déplacer la cérémonie d’une semaine ou, au moins, éviter de la politiser à sept jours des élections constituait une tâche insurmontable ! Il est également surprenant que le futur Square Stéphane Hessel soit en réalité… un parking. Car, n’en déplaise au recteur, la magnifique façade de la Salle des Marbres ne voit pas défiler grand chose d’autre que des voitures et des pigeons, sauf quand, une fois par an, une poignée d’officiels en costume et quelques baptisés aux blouses imbibées viennent fleurir les statues de Saint Verhaegen et de Francisco Ferrer.

Au-delà de l’instrumentalisation politique qu’elle génère et de l’emplacement inapproprié du lieu honoré, cette affaire met en lumière la schizophrénie qui caractérise l’ULB quand elle doit faire face à son histoire et à celle de ses illustres patrons. Prenons le temps de nous intéresser à un cas très particulier, plein des contradictions que l’ULB manifeste entre son héritage et ses politiques actuelles.

Étudiants, vous dormez sous le toit d’un anarchiste ! 

Le nom d’Élisée Reclus fera peut-être froncer les sourcils des étudiants qui habitent dans les résidences universitaires Heger ou, plus simplement, à ceux qui passent tous les jours par le Bâtiment F1. L’une des ailes de logements a, en effet, été baptisée du nom de Reclus, ce grand géographe,  anarchiste, et communard de surcroît. Invité en 1893 à donner cours de géographie à l’ULB, il lui est finalement interdit d’enseigner en 1894 à cause de ses obédiences politiques. Cette décision provoque la sécession de plusieurs professeurs qui fondent l’Université Nouvelle, finalement rattachée à l’ULB en 1918.
Reclus a défendu toute sa vie le principe d’une société égalitaire et libre, débarrassée des structures hiérarchiques et de l’aliénation couvant dans toutes les manifestations du principe d’autorité. Il s’est battu à Paris en 1871, il a été emprisonné, exilé ; ses travaux scientifiques ont été bafoués parce qu’il osait défendre son anarchisme et qu’il tenait à « « penser, parler, agir librement » en toute chose ! » (2).

Ce que les experts académiques contemporains refusent d’accepter, c’est que les plus grands esprits scientifiques et philosophiques soient souvent des marginaux et des radicaux. La sélection universitaire que nous connaissons de nos jours a été construite pour écarter les troubles-fêtes et tous les « extrémistes », privilégiant les esprits bon teint, un peu ternes et aisément contrôlables. Pour paraphraser Max Weber, peu connu pour ses opinions progressistes, on pourrait se demander pourquoi il n’y a, à ma connaissance, aucun professeur de droit anarchiste à l’ULB ou encore, plus généralement, pourquoi nos facultés tendent à s’homogénéiser idéologiquement en direction du sacro-saint mainstream ?

Laissons encore quelques lignes à Élisée Reclus : « Penser librement ! Du coup l’évolutionniste, devenu révolutionnaire, se sépare de toute église dogmatique, de tout corps statutaire, de tout groupement politique à clause obligatoire, de toute association, publique ou secrète dans laquelle le sociétaire doit commencer par accepter, sous peine de trahison, des mots d’ordre incontestés. Plus de congrégation pour mettre les écrits à l’index ! Plus de roi ou de prince pour demander un serment d’allégeance, ni de chef d’armée pour exiger la fidélité au drapeau ; plus de ministre de l’enseignement public pour dicter des enseignements, pour désigner jusqu’aux passages des livres  que l’instituteur devra expliquer ; plus de comité directeur qui exerce la censure des hommes et des choses à l’entrée des « maisons du peuple ». […] Plus de chef, de quelques natures que ce soit, fonctionnaire, instituteur, membre du comité clérical ou socialiste, patron ou père de famille, pour s’imposer en maître auquel l’obéissance est due. » (3). À l’heure de la centralisation des pouvoirs et de l’autocratie rectorale, on appréciera la fraîcheur de ces idées du XIXe siècle.

Et Stéphane Hessel dans tout cela ? 

On pourrait s’attendre à ce que l’Université qui rend hommage à Stéphane Hessel soit celle qui s’offre à l’indignation comme une terre d’accueil. Nombreux sont ceux qui peuvent témoigner du talent des autorités pour la commisération ! Les chercheurs indignés par une réforme de leur plan carrière vous diront que nos officiels voulaient leur faire plaisir en omettant de prévenir le comité d’entreprise de l’Université des modifications prévues. Les étudiants indignés par la réforme de la gouvernance, au début de cette année, ajouteront que les autorités étaient pleines d’attentions quand elles ont appelé des policiers pour venir expulser à coup de matraques une petite centaine d’étudiants contestataires. On pourrait multiplier les exemples par dizaines, parler de la lutte contre la privatisation des logements, de celle contre la réforme des programmes de Philosophie et Lettres, etc.

Des chiens policiers et des procédures dissimulées… l’ULB nous donne chaque jour de nouveaux motifs d’indignation, à défaut de défendre l’indignation et la révolte pour elles-mêmes. Il n’est pas question de tirer à nous l’héritage de Stéphane Hessel, je laisse cela aux professionnels du mémorial. Ce n’est que parce que je respectais ce vieux monsieur idéaliste que je ne peux réprimer un haut le cœur devant l’électoralisme et l’indécence des autorités de l’ULB en pareille circonstance. La  tristesse m’envahit quand je pense que les écrits de Reclus, destinés à d’autres yeux et à une autre époque, sonnent mille fois plus justes que toutes les gesticulations de nos officiels. Pas besoin de l’inauguration en grande pompe électorale d’un Square Stéphane Hessel pour lui rendre hommage, nos luttes feront bien l’affaire.

[1] Pour les curieux : Martin Casier se présente comme un spécialiste des problèmes de logements étudiants et promet d’en faire une question centrale de sa mandature s’il venait, très improbablement, à être élu le 25 mai. Or, l’équipe qu’il vice-dirige peut se glorifier d’une grande vague de privatisation des résidences universitaires, d’une augmentation considérable du montant des loyers de la cité Mandela (ou des Courses) et d’un manque de dialogue total avec les étudiants et tous les opposants à ces projets. Avec Martin Casier, vos logements seront bien gardés, mais peut-être un peu cher payés ! Autre remarque qui vaut son pesant de cacahuètes : les différents responsables du PS, élus régionaux ou fédéraux, qui ont foulé le sol du campus pour participer aux débats organisés pendant la campagne ont tous juré leurs grands dieux que l’Université mène des politiques autonomes – elle est libre, vous comprenez – et que ce n’est pas aux femmes/hommes politiques de se mêler de ces affaires là. On ne sait pas trop si Martin Casier aura l’occasion de leur rappeler ce que le mot « légiférer » veut dire ou s’il sera lui aussi atteint par cette étrange épidémie d’amnésie politicienne. Mystère, mystère… on aurait presque envie de voter Casier pour obtenir une réponse !
[2] Écrits sociaux, Éditions Héros-Limite, p. 79.
[3] Ibidem.

Thibaut Scohier (pour l’Union Syndicale Etudiante)

2 Comments

  1. Touki

    20 mai 2014 at 4:19

    Ca mériterait de ne pas être un article, mais une carte blanche.

    Non pas que l’article soit mauvais, mais il constitue moins un travail de journaliste, ou de journaliste politique, qu’un article militant ou de journal d’un mouvement politique.

    Il y avait plein d’autres choses à dire sur le sujet, bonnes et mauvaises.

  2. Thibault

    3 octobre 2014 at 4:21

    Salut Touki,

    La chose amusante c’est que je n’ai connaissance de la reprise de mon article par La Pige que depuis quelques minutes et que même s’il est très improbable que tu lises jamais ma réponse je me sens le devoir de la produire.

    L’article a été écrit pour le site d’un syndicat et comme tu as pu le sentir, il ne cherchait pas à traiter de manière exhaustive le sujet mais bien à affirmer un point de vue politique – pour cela il mobilise une série d’informations importantes (double casquette de Casier, contexte des élections, etc.) qui découle d’un travail de recherche « journalistique ».

    Mais je dois quand même te dire encore une chose qui me semble importante : je ne crois pas à l’objectivité du journaliste. Chercher à respecter les faits et éviter le mensonge, la déformation, le détournement c’est faire preuve d’honnêteté intellectuelle, pas d’objectivité ou de neutralité. Ces deux concepts sont des illusions parce que le fait même de mettre sur le devant de la scène une information ou un ensemble d’informations, de les classer et de les hiérarchiser, c’est déjà faire preuve de subjectivité. J’irai même plus loin : un bon journaliste est à mes yeux quelqu’un qui assume son côté partisan, qui se bat pour une cause sans se cacher derrière le cache misère de la « neutralité » ; le fait de défendre ses idées coûte que coûte le poussera à être original, à se libérer de tous les cadres et les moules.

    Il y a une phrase de l’historien Howard Zinn qui résume bien la chose : « Dans un monde qui n’est pas neutre, la neutralité est une fiction. Il y a des victimes, il y a des bourreaux, et il y a des passants. […] Ne pas agir, c’est s’unir au fléau. » (Se révolter si nécessaire, Agone, p.40). Si le journaliste assume le rôle du passant, il légitime l’inaction et il devient le complice du bourreaux.

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