The Zero Theorem: l’être, le néant, et des pizzas qui chantent

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Très attendu, le dernier film de Terry Gilliam aurait pu être l’un des points d’orgue de cette édition 2014 du BIFFF. Un retour à la science-fiction brassant les thèmes qui jalonnent depuis Brazil l’oeuvre contrastée de l’ex-Monthy Python: le futur dominé par une technologie envahissante, un environnement kafkaïen au possible et quelques blagues absurdo-parodiques bien british : ce troisième opus de la trilogie métaphysique (après Brazil et L’armée des douze singes) de l’ami Terry avait donc tout pour casser la baraque. Alors, quoi ?

Alors, trêve de suspens; sur ce coup la mayonnaise ne prend pas. Pas vraiment un problème de réalisation, pourtant : les décors sont baroques et étouffants à souhait, la direction d’acteurs est excellente (mention spéciale à l’interprétation de l’immense Christoph Waltz, crâne et sourcils rasés pour l’occasion), les trouvailles rétro-futuristes, à la fois hilarantes et flippantes (la police de la pensée prend l’apparence d’un nain facho et les pizzas chantent leur propre publicité)…

Le problème, comme souvent dans un  mauvais film de Terry Gilliam, vient de la faiblesse de son scénario. Dommage, parce que c’est justement quand il ne l’écrit pas que le réalisateur accouche de ses plus belles oeuvres (Brazil, l’Armée des douze singes, Las Vegas Parano…). Cette fois-ci, c’est donc un certain Pat Rushin qui tient le stylo, mais on comprend très vite ce qui a pu charmer Gilliam dans cette histoire mettant en scène Qohen (Waltz), héros torturé et informaticien de génie cherchant à résoudre, dans une Londres futuro-grotesque, l’équation suivante : si zéro = rien, alors tout = zéro. Vous ne comprenez pas ? C’est pourtant simple. En fait, le néant existe. Donc on existe, et en même temps, nous n’existons pas. Vous ne voyez toujours pas ? Pas grave, parce que Gilliam non plus. Mais pourquoi s’en soucier, d’ailleurs, puisque c’est une occasion rêvée de mettre en scène un univers informatisé à la sauce techno-punk, prétexte à parler de la place de l’Homme dans un monde sous surveillance — en réalité, semble-t-il nous hurler à coups de membranes et de tuyaux arachnéens, sous perfusion. Ouais, c’est ça, un peu comme dans Brazil. La routine, quoi.

Le souci, c’est que tout cela ne mène à rien. Hé oui, c’est le problème de pérorer sur le néant, l’origine de l’univers et la place que nous y occupons : ça devient très vite théorique et, disons-le, assez barbant. Peu de films de SF sont d’ailleurs parvenus à aborder la métaphysique de façon subtile et intéressante : Matrix, Cube, 2001 — malgré sa grandiloquence plus que pompeuse… des films ambitieux, sujets à discussion, grossissant suffisamment le trait pour qu’on s’intéresse à la question tout en nous clouant à notre siège.

La différence entre un film comme Matrix et The Zero Theorem, par exemple, vient de là : même si les Wachowski envisagent les questions métaphysiques naïvement, eux ont le mérite de croire dur comme fer en leurs propositions, si grotesques soient-elles. Ouais, le monde est gouverné par des machines. Ouais, la pilule bleue, elle t’envoie direct dans la matrice. Ouais, Keanu Reeves est un chouette acteur. Tout est raconté au premier degré avec le risque — immense — de passer pour un illuminé. Mais parfois, ça marche. Et dans le cas de Matrix, ça marche à fond les ballons. Pas ici, hélas.

Pas ici, parce que Gilliam se prend pour ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire un intellectuel. Il veut à la fois être pertinent, drôle, tragique et pourquoi pas, un brin philosophe. Du coup, il se réfugie dans l’ironie et en devient lourd, voir agaçant, en prenant son propos terriblement au sérieux, sauf — bien sûr — quand il s’agit de délivrer son véritable message au spectateur.  « Moi je crois au néant, à la non-existence des choses » nous assène en toute simplicité Gilliam par l’intermédiaire d’un gamin de quinze ans  (tiens donc)… « Mais ça n’empêche que l’idée de l’amour, c’est quand même cool », s’empresse-t-il d’ajouter.

Voilà,  son message est aussi con que ça. Deux heures dans ta face et dix euros en moins dans le porte-monnaie.

D’une certaine façon, The Zero Theorem ressemble — y compris plastiquement — à un autre mauvais film de SF : The Fountain, de Darren Aronofsky. Une fable, nous disait-on, sur la place de l’Homme dans l’univers, comment nous nous réincarnions, le tout situé à plusieurs époques — passé, présent, futur. Une purge, surtout, un gros gloubi-boulga pseudo-métaphysique moche et incompréhensible, parfaitement dénué de bonnes idées de mise en scène. Ici, c’est encore pire : non seulement Gilliam n’entrave rien à ce qu’il raconte, mais en plus il se fout de la gueule des films qui ont eu le courage d’aborder la question sous un angle franc et courageux. Pour ne pas les nommer : Matrix et 2001, justement (l’un en parodiant la réplique : « Tu es l’élu », l’autre, en nous refaisant le coup du fœtus gravitant autour d’une planète — ici, remplacée par un immense trou noir). 

C’est là la véritable ironie de ce film : comme un artiste d’art contemporain planquant sa vacuité sous des tonnes de références, Gilliam nous fait sans s’en rendre compte un terrible aveu, en nous disant que son film n’est au fond qu’une grosse bouffonnade, mais qu’il le sait, et que nous, spectateurs, nous le savons aussi, alors quoi, rions ensemble ! (prout).

Alors, puisque l’existence est une énorme farce, laisse-moi te dire en quoi tu pourrais m’être utile deux minutes, Terry  : « Ferme-la, et va me chercher un sandwich. »

Clément Boileau

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