Jean-Pierre Jeunet : « Ma façon de militer, c’est de faire des films »

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Jean-Pierre Jeunet était de passage au BIFFF pour animer une masterclass. La Pige en a profité pour rencontrer le réalisateur français (on lui doit entre autres le Fabuleux destin d’Amélie Poulain et un Alien, excusez du peu), qui a toujours su garder un style bien à lui et qui ne cache pas quelques contradictions… S’il estime la 3D mal utilisée aujourd’hui, il l’a pourtant employée dans son dernier film. S’il vient au BIFFF, il n’aime pas les films de genre. Rencontre avec un homme complexe qui n’en finit pas de pousser le cinéma jusque dans ses derniers retranchements.

M. Jeunet, bonjour. Vous avez arrêté l’école très jeune. Il n’est pas indispensable de faire des études pour faire du cinéma ?

J’ai quitté l’école à 16 ans effectivement. Je me souviens qu’à cette époque, des amis de mes parents avaient amené à la maison une caméra super 8. J’ai encore dans le bras la sensation que j’ai eu en la prenant pour la première fois. Mais je me souviens que bien avant ça, tout gosse déjà, je faisais déjà des films, même si je ne savait pas que ça s’appelait comme ça: je montais des spectacles de marionnettes, je m’inventais des histoires. J’ai toujours fait ça.

On pourrait dire que déjà à cette époque je préférais faire que voir. Après mes 16 ans, j’ai commencé à travailler en installant des cabines téléphoniques dans l’est de la France. En parallèle j’ai commencé à tourner des pubs, puis des clips, j’ai fait des courts-métrages et de l’animation aussi. Mais je n’ai jamais eu besoin de faire d’études pour faire du cinéma, non.

Justement, pensez-vous qu’il soit encore possible aujourd’hui d’avoir le même parcours ?

Plus que jamais ! Quand j’ai commencé il fallait tout acheter, la caméra, la pellicule, il fallait la faire développer, tout ça coûtait cher. Aujourd’hui, tout le monde a une caméra en poche. Avec un ordinateur et un GSM, on peut faire des films, c’est beaucoup plus facile qu’à mon époque. Et c’est d’ailleurs ce que font les jeunes, et ils vont sur internet. Moi je ne suis pas du tout réseaux sociaux tout ça, mais par contre j’adore Youtube.

Ce qui est plus difficile pour les jeunes aujourd’hui, c’est de passer au format long métrage après. Principalement je pense parce que le public sur internet télécharge les films. Moi ce que je recommande surtout aux étudiants, c’est de trouver une bonne idée, une bonne histoire. Quand vous avez l’histoire, le reste suivra toujours. A la limite, il est plus dur de trouver l’histoire que de trouver l’argent.

Nous sommes au BIFFF, vous y êtes pour être intronisé Chevalier de l’Ordre du Corbeau, un ordre qui vise à célébrer les réalisateurs de genre. Qu’est-ce que vous aimez dans le cinéma de genre ?

Je n’aime pas tellement le cinéma de genre. Le fantastique type Seigneur des Anneaux, ou ce qui se passe dans l’espace comme Star Wars, ce sont des films que je ne peux pas voir. C’est comme le cinéma d’horreur, je n’aime pas trop ça.

Pourtant il y a toujours quelque chose d’un peu fantastique dans vos films ?

Oui c’est vrai. J’aime la Science-fiction « plausible » pourrait-on dire. J’aime surtout le décalage, quand il est poétique, esthétique.

Quels sont vos trois films fantastiques préférés ?

En premier je mettrais La Nuit du chasseur. Ensuite le Alien de Ridley Scott. Et enfin Bienvenue à Gattaca. Il y en a peut-être des mieux, mais c’est ceux qui me viennent comme ça.

Votre côté fantastique passe aussi par une grande maîtrise de l’image, de la couleur; et vous êtes un des seuls réalisateurs français à travailler comme cela.

C’est vrai. On assiste en France pour le moment à une espèce de « nouvelle nouvelle vague » un cinéma très réaliste, avec beaucoup de lumière crue, etc. Ce que je n’aime pas du tout personnellement.

Mes maîtres dans le cinéma, ce sont les Orson Welles, les Kurosawa, les Sergio Leone, les Stanley Kubrick. D’eux j’ai retenu que le cinéma c’est une boite à outil pour faire rêver. Et qu’il faut employer tous les outils qu’il y a dans la boite. Dont l’image. C’est pour ça que je la travaille énormément, tout comme la musique. Or cela est un peu méprisé en France. Ce qui est amusant par contre, c’est que quand les anglo-saxon parlent de mon travail, ils emploient les mêmes mots, mais pour eux c’est positif.

Que pensez vous du cinéma actuel en France ?

Il y a ce que j’appelle un syndrome Mona Lisa. Quand les gens vont au Louvre, ils vont voir la Joconde parce que c’est le tableau le plus connu. Puis quand ils la voient, ils sont un peu déçus parce que c’est tout petit, ce n’est pas forcément le plus beau. Hé bien le cinéma c’est pareil : les gens vont voir ce dont on parle beaucoup, alors que ce n’est pas forcément le meilleur, ni même ce qui pourrait le plus leur procurer des émotions. Mais ça rassure fortement les producteurs, qui jouent là-dessus.

Vous ne militez pourtant pas pour un cinéma différent?

Non. Ma façon à moi de militer, c’est de tourner mes films. Tourner en France et faire travailler en France. Pourtant je peux vous dire que la tentation est parfois grande d’aller tourner en Europe de l’Est ou ailleurs parce que c’est moins cher. On a la chance en France d’être extrêmement libre dans la création artistique, et ça c’est une richesse.

Et vous êtes un des rares français à avoir travaillé la 3D dans votre dernier film « L’Extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet ». Que pensez-vous de cette technique ?

La 3D c’est une technique extraordinaire. Elle permet beaucoup de choses. Je l’ai employé dans mon dernier film pour faire surgir les pensées, les idées, les souvenir du héros. Et c’est à ça que se prête bien la 3D. Elle ne convient absolument pas pour les films d’actions, avec des scènes rapides. Ce que les américains adorent pourtant.

Vous emploierez encore la 3D ?

Non. Les américains sont en train de tuer la 3D de toute façon. La manière correcte de voir un film en 3D c’est avec des lunettes lourdes avec des pilles, qu’ils doivent désinfecter et nettoyer entre chaque séance. Mais ce n’est pas la technique qu’on propose. A la place, on offre aux gens d’acheter des lunettes qui sont de moindre qualité. Parce que là-dessus il y a moyen de se faire du bénéfice. Or c’est une technique qui tue tout l’effet magique de la 3D. En plus il faut changer l’écran et le remplacer par un écran métallique, ce qui diminue la qualité des films en 2D. C’est stupide.

C’était extrêmement compliqué de tourner en 3D également. Il faut tout un jeu de caméras, de miroirs, où chaque poussière se voit. C’est d’ailleurs pour ça que les américains vont arrêter de tourner en 3D. A la place, ils vont juste faire des conversions en 3D en post-production. Ça coute moins cher. Mais cela va tuer l’effet.

Cela dit personnellement j’adore cela, ce que ça permet. Si les techniques évoluent, peut être le jour où on n’aura plus besoin de lunettes, j’y reviendrai. Mais dans l’état actuel de la technique non.

Dans tous vos films les héros sont des marginaux. Qu’est-ce qui vous attire autant chez ce genre de personnage ?

Je me suis rendu compte que je racontais toujours la même histoire: celle du petit poucet. Le petit poucet c’est un petit garçon qui lutte contre les monstres grâce à son imagination. Et tous mes films racontent cela. C’est presque pathétique. (Rires)

Dans tous mes films mes héros ou mes héroïnes luttent contre les « monstres » que ce soient de vrais monstres comme dans Alien, ou bien la timidité comme dans Amélie Poulain, ou des marchands d’armes comme dans Mic-Mac à tire-larigot par exemple.

Quels sont vos prochains projets ?

Je travaille sur un film qui se passerait dans le futur. Il serait question d’intelligence artificielle. Mais je ne peux pas en dire plus parce que c’est vraiment le tout début.

Nicolas Pochet

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