Ines Rabadan au Festival Millenium: « L’invisibilité des femmes de ménage m’a touchée »

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La cinéaste et réalisatrice belge Ines Rabadan présentera son documentaire Karaoké Domestique au Festival Millenium ce mercredi 9 avril. Avant sa projection, La Pige a eu l’occasion de découvrir ce film poignant, qui donne la parole à celles qu’on entend peu et dont le métier est de se faire toutes petites: les femmes de ménage. Particularité du documentaire: la réalisatrice a confronté le parcours de ces femmes à celui des celles qui les ont engagés. Et au détour des histoires qui s’entrechoquent, des ressemblances, soudain, apparaissent.

Afin notamment de conserver l’anonymat des témoins, la réalisatrice a utilisé le procédé du « lipping » : c’est elle qui double chacune des intervenantes, prêtant son visage à leurs voix. Rencontre avec une réalisatrice qui n’hésite pas à laver son linge sale en public.

Comment vous est venu l’idée de travailler sur ce sujet ?

Je suis quelqu’un que les rapports de classe et de position des femmes dans la société intéressent beaucoup. Je suis moi-même quelqu’un d’hybride, d’abord parce que j’ai deux nationalités, deux langues et des origines sociales assez contrastées. J’ai la sensation d’être transclasse. Je navigue entre des groupes sociaux assez différents. Je viens de deux familles. Dans l’une, ma grand-mère avait une sonnette au lustre de sa salle à manger pour appeler la bonne et dans l’autre, ma grand-mère était bonne dès l’âge de six ans.

Donc dans mon histoire personnelle, la question de la domesticité est présente d’une façon très contrastée. Je me suis toujours perçue à cette intersection et ça m’a amené à écrire des histoires dans lesquelles ce sont ces personnages qui sont en scène. J’ai plutôt fait de la fiction jusqu’ici et j’étais en train d’écrire un scénario dans lequel il y avait une patronne et sa femme de ménage et dès le début, je voulais faire jouer les deux rôles par la même actrice puisque j’étais intéressée par ce frottement, cette jonction possible entre elles deux. Est-ce qu’il y a une compréhension mutuelle possible?

Et vous n’avez interrogé que des femmes, pourquoi ?

Oui, je voulais étudier le rapport de classe dans sa version intime, pour des raisons personnelles mais ça va au-delà, puisque cela rejoint ce que je constate dans la société en général, dans ma position de femmes aussi, le travail ménager étant par excellence le travail fait par les femmes et qui ne se voit pas, qui n’est pas valorisé. On entre quelque part et on ne se dit pas « Tiens, c’est propre ». On le remarquera que si ce n’est pas fait. L’invisibilité de ce travail m’a toujours très fort touchée. Je trouvais ça assez injuste et je voulais les entendre et entendre la relation qu’elles entretiennent avec la femme qui les engage. En réalité, elles ne font pas le ménage que pour les femmes mais c’est comme ça que c’est présenté. Une femme dit « Ma femme de ménage ». Un homme ne dit jamais cela, il dit « La femme de ménage de ma femme. »

Vous avez donc confronté des duos : la patronne et la femme de ménage ?

Oui, j’ai eu envie de faire des interviews doubles, des duos, et de voir ce qu’il en ressortait mais presque d’une façon musicale: qu’est-ce que cela donne un duo? On met deux instruments de musique ensemble et on observe l’interaction. J’ai interviewé un premier duo et la femme de ménage s’est rétractée, elle ne voulait plus apparaître dans le film. Ça me trottait tout de même en tête.

Et c’est là qu’est apparu l’idée d’utiliser le « lipping »…

J’en ai discuté avec Lionel Lesire qui avait réalisé une installation qui s’appelait le « karaoké philosophique », dans lequel on était face à Bourdieu notamment, avec un micro et des petites boules sautant sur le texte comme dans un vrai karaoké. Ce que je n’ai pas fait, puisque moi c’est du lipping. Mais le titre est resté parce qu’il y avait une filiation avec ce projet-là. Je me suis mise à réfléchir sur cette base et j’ai eu envie de me mettre à leurs places, parce que je pense que le travail des artistes, c’est de se mettre à la place de, qu’il faut une compréhension à la fois intelligente et émotionnelle de ce que quelqu’un vit. Il ne fallait pas jouer ces textes, c’est-à-dire les redire avec ma propre voix mais de les mettre dans ma bouche et dans mon corps, je ne fais qu’articuler. On entend pas ma voix sauf quand je pose des questions. J’ai essayé et de fil en aiguille, j’ai joué tous les personnages, ce qui n’était pas mon intention au départ, je voulais demander à des actrices de le faire. J’ai eu une sensation tellement forte de l’expérience que c’était que j’ai envie de faire la performance pour les six personnages.

Il s’agit tout de même d’un procédé assez particulier, est-ce que vous n’avez pas craint que cela déshumanise ces femmes ?

C’est l’une des grandes questions du film, que bien évidemment je me suis posée. En même temps, c’est un dispositif qui les protège, certaines sont payées au noir, d’autres n’ont pas envie de dire qu’elles sont femme de ménage. Il y a tout de même quelques plans d’elles, car je me devais de leur payer un tribut. Mais je souhaite préciser que ma prestation n’est pas un jeu d’actrice. C’est simplement de l’empathie totale. Toutes les expressions que je joue sont les leurs, je fais exactement ce qu’elles faisaient, les mêmes gestes, les mêmes attitudes, c’est le plus exactement possible ce qu’elles faisaient, car je les voyais pendant que je les représentais.

Evidemment, c’est sur mon visage donc il y a une sorte d’analyse à travers mon expression. Je pense que ce dispositif particulier a permis que plein de gens s’intéresse à cette parole et les écoute. Là, il y a quelque chose de gratifiant. Les avoir cachées les révèlent beaucoup plus. Il est sûr que j’ai discuté avec elles de ce que j’allais faire de leurs voix. Elles m’ont accordé une grande confiance, en me donnant leurs voix, littéralement. Ça les cache complètement et en même temps on voit bien six personnes, on voit leurs backgrounds. J’ai eu des témoignages rigolo, puisque la soeur de l’une de mes témoins m’a dit « C’est tout à fait elle », alors que l’on a pas le même âge, ni le même visage. C’est la puissance de la voix et de l’empathie que j’ai eu pour elle.

J’ai eu l’impression que toutes ces femmes se ressemblent beaucoup, au-delà de la distinction patronne-femme de ménage. Etes-vous du même avis?

Oui et pour moi, c’est l’une des grandes leçons du film. Quand on fait un film, on apprend toujours quelque chose. On ne peut dire « Je veux dire ça » et arriver au même point à l’arrivée, que du contraire. J’ai commencé ce film avec une intention assez claire de faire s’entrechoquer les classes. Je le reconnais. Je pensais interviewer des femmes très riches et leurs bonnes, puisqu’il s’agit de mon propre background. Finalement, j’ai passé presqu’un an à avoir les autorisations, j’ai essuyé un nombre de refus dingue, surtout de la part des patronnes.

Et donc progressivement, alors que je m’étais donné comme critère que ce serait des femmes qui avaient une femme de ménage tous les jours, j’ai dû revoir mes prétentions à la baisse car c’était intouchable. Les femmes qui ont accepté de participer, comme par hasard, sont des femmes qui ont un rapport plus humain avec leurs femmes de ménage. Elles ne trouvaient pas absurde que je veuille entendre l’avis de la femme qui les aide. Cela a créé une sélection parmi les témoins. Les patronnes sont plutôt des femmes qui font carrière et qui ont une femme de ménage quelque jours par semaine, ce qui rend leur carrière possible. Ce qui devait être un film sur les rapports de classe est devenu un film sur les femmes. C’était très gratifiant pour moi car cela représentait une évolution dans mon travail, je sortais de ce clivage, que cela pouvais s’humaniser en devenant une question plus générale sur l’éducation, les femmes, la distribution du travail au sein de la famille, ce qu’on transmet aux enfants et surtout aux filles.

Toutes ces questions se sont entrecroisées dans le film et cela devient plus intéressant que de simplement dénoncer un rapport de servitude. Et au fil des interviews, je me suis rendue compte de certaines choses, par exemple la mère de l’une de mes patronnes était bonne. Cette mère-là a voulu que sa fille ait une vie différente. Cette question de transmission est importante, comment les femmes peuvent changer la société et leurs propres vies.

En vous entendant parler, on a l’impression que la honte est du côté des patronnes et pas des femmes de chambre qui exercent pourtant un métier peu valorisé ?

Oui, c’est vrai. La peur est très simple : les gens n’ont pas envie que je filme les personnes qui ramassent leurs petites-culottes dans leur chambre. C’est aussi basique que ça. J’ai aussi rencontré des femmes de ménage dont les enfants sont restés au pays, les patronnes n’ont pas envie qu’on raconte que la femme qui fait le ménage et va chercher leurs enfants à l’école ne voit son gamin qu’une fois tous les ans. Finalement, la vérité du terrain et des rencontres a emmené le film ailleurs. Ce qui m’a plu là-dedans, c’est que cela renvoie une grande partie des spectateurs à eux-mêmes. J’aime bien voir un film qui se passe à l’autre bout du monde et dénonce des inégalité. Mais dans mon travail, ce que j’essaie de faire ce sont des choses dans lesquelles moi aussi je suis mouillée et qui se passe ici. Est-ce que je m’intéresse à ma femme de ménage, à sa vie, est-ce que je veux que sa vie change ou pas?

La Pige vous offre 3X2 places pour découvrir le Karaoké domestique d’Ines Rabadan.

Camille Wernaers

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