Coup de cœur BD du mois d’avril: « Gaza 1956, en marge de l’histoire »

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Si ce livre n’est pas récent (il est paru en 2010 en français chez Futuropolis), c’est pourtant notre coup de cœur de ce mois. Un monstre de la Bande-dessinée, ou plutôt du roman graphique.

Grande guerre et petites gens

Gaza 1956, en marge de l’histoire nous entraîne dans le travail d’un historien. Le titre sonne peut-être un peu pompeux. Derrière se cache le parcours de l’auteur-dessinateur du livre, également journaliste, qui se rend dans la bande de Gaza pour éclairer deux faits historiques méconnus, des « notes de bas de pages » comme il dit. C’est d’ailleurs le titre en anglais : Footnotes in Gaza. Ces deux faits historiques, ce sont les massacres de palestiniens dans deux ville de la bande de Gaza en 1956, lors de la crise du canal de Suez.

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Cette guerre opposa l’Egypte à la Grande-Bretagne, la France et Israël à propos de la nationalisation du Canal de Suez par l’Egypte. Pour attaquer l’Egypte, et parce que des troupes égyptiennes s’y trouvaient en partie, Israël investi la bande de Gaza. Pour prendre le contrôle de la population et empêcher une guérilla, Israël va recenser les palestiniens.

Et c’est ainsi qu’on en arrive à ces deux événement « notes de bas de page »: le massacre de 275 personnes à Khan Younis et de 111 personnes à Rafah. Comment ces événements ont-ils pu se produire? Pourquoi? Pourquoi l’armée Israélienne a-t-elle fait cela?

Au cœur de l’enquête

Le parti pris de l’auteur Joe Sacco est de se mettre lui-même en scène. Il explique ainsi sa démarche. Nous raconte comment il faut entrer dans la bande de Gaza. Ce qu’il faut faire pour se rendre dans les villes dont il est question. Et comment on vit quand on est palestinien et qu’on habite là.

Car l’enquête historique est ainsi une occasion de nous montrer le présent dans cette région du monde. On apprécie ce qui a changé (ou ce qui n’a pas changé) depuis 1956.

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Il nous montre sa méthodologie, son travail d’historien. Comment rechercher des preuves sur des évènements qui se sont produits il y a 50 ans, et dont l’ONU n’a retenu que ces petites notes? Comme il n’est pas possible à Gaza d’entretenir des archives à cause des destructions incessantes, il ne reste plus que les témognages oraux.

Or, les témoignages oraux, surtout après 50 ans, ne sont plus parfaitement fiables. Si le livre a dû déranger en Israël pour la dénonciation des faits, il a également dû déplaire aux intervenants. Car Sacco, en confrontant les témoignages entre-eux, réfute ceux qui ne sont pas possibles. Ceux qui témoignent, qui ont vécu les faits, en ont souffert mais sont sorti vivants, sont généralement de bonne foi. Mais le temps, les guerres répétées et la haine, font se mélanger les événements.

Mais pourquoi s’intéresser à l’histoire?

Pourquoi? Alors que c’est chaque jour la guerre? Que depuis 1956, et même avant, les événement s’enchaînent et qu’il y a tout le temps des morts?

La réponse de Sacco est très simple: parce que ce sont ce genre d’événements qui font germer le haine. Et qu’il n’est pas inutile de revenir à la source de la haine pour peut-être un jour la désamorcer. Avec la disparition des personnes ayant vécu ces événements, on ne pourra bientôt plus rien en savoir. Voilà pourquoi il fallait s’y intéresser à ce moment-là.

Un graphisme chaotique voulu

Côté graphique, ce pavé (plus de 400 pages) nous offre du noir et blanc. Une mise en page très bordélique par moment pour nous faire revivre le chaos des explosions, le fait de devoir trouver un abri le plus vite possible sans penser à rien d’autre. Les codes classiques sont brisés. Les perspectives sont très bien rendues.

Encore un mot sur le noir et blanc: cela donne un effet anti-raciste inattendu. On ne sait pas distinguer les palestiniens des israeliens, des occidentaux, etc. Tout ce dont on dispose pour les reconnaître sont leurs vêtements.

Comme pour nous rappeler que le roman graphique était le meilleur mode d’expression pour cette histoire, où des homme tuent d’autres hommes sans toujours comprendre pourquoi.

La Première Guerre Mondiale maintenant

Evoqué cette BD aujourd’hui n’est peut-être pas le fruit du hasard… en effet  Joe Sacco a sorti ce 10 avril une nouvelle oeuvre sur la guerre. Après les Balkans et après la Palestine, dégoûté de la nature humaine, il s’était juré de ne plus replonger dans la représentation du massacre de masse. Mais un ami éditeur l’a pourtant convaincu.

C’est ainsi qu’il nous livre une fresque, directement inspirée de la tapisserie de Bayeux (même si, celle qui dépeint tout en longueur l’invasion de l’Angleterre par les Normands en 1066). Un choix qui pourrait passer pour étrange car on quitte le format habituel à la BD, mais qui trouvait plus grâce aux yeux de Sacco. Notamment par l’absence des cases: il n’y a aucune séparation artificielle (les bords des cases, etc.) qui vient séparer les éléments de l’histoire. Cela renforce le côté narratif des éléments, et leur enchaînement inexorable jusqu’aux grandes batailles de la Somme, qui firent jusqu’à 60.000 morts en un seul jour.

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Nicolas Pochet

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