« 1984 »: Big Brother est parmi nous

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Comme tous les ans au BIFFF, la Ligue des Droits de l’Homme organise sa Masterclass. Le thème cette année: sommes-nous en train d’évoluer vers une société « Big Brotherisé » ? Vu que l’on est dans un festival de films, c’est vers eux que l’intérêt a été tournés en posant la question: « Comment les films de science-fiction anticipent-ils notre futur ? » Et que disent-ils de notre présent ?

Rencontre avec Jean-Jacques Jespers, ancien journaliste et ancien président de la filière information et communication de l’ULB ; Didier Stiers, critique cinéma du Soir; David Morelli et John Pitzeys qui représentent la Ligue des Droits de l’Homme.

1984 vite fait

1984 pour ceux qui ne connaissent pas encore, est un roman de George Orwell. Publié pour la première fois en 1949 (!), ce livre de science-fiction expliquait comment le monde allait devenir un affrontement entre régimes totalitaires; et comment ces régimes allaient s’y prendre pour contrôler les populations. A l’aube de la Guerre Froide, avec l’avènement de l’URSS en tant que grande puissance, c’était bien vu.

Ce que l’on retient généralement de ce livre, c’est « big brother ». Ce « grand frère » est le visage du parti unique qui a pris le contrôle sans partage du pays. Pour ce faire, le parti espionne tous les citoyens tout le temps. En 1949, Orwell prévoyait déjà la multiplication disproportionnée des caméras. Mais le parti contrôle aussi les gens en leur fournissant de quoi aimer (le parti) et de quoi haïr dans de grandes orgies de haine à l’égard des traitres. Le héros est chargé quant à lui de manipuler les archives historiques pour les mettre en accord avec le présent selon la volonté du parti, car celui-ci n’a jamais eu tort bien sûr, et « qui détient le passé détient l’avenir ».

Le parti (l’Angsoc pour English Socialism) manipule le langage lui-même pour appauvrir intellectuellement la population et l’empêcher d’être capable d’exprimer une opposition au parti (on y reviendra).

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Notons qu’en tant qu’homme de gauche, Orwell n’en était pas néanmoins critique à l’égard de celle-ci. Pour lui, la pauvreté reste la pauvreté, peu importe au nom de quelle idéologie on justifie celle-ci. Une des thèses de son œuvre reste que la pauvreté elle-même peut devenir un instrument de contrôle.

Big brother c’est nous… aussi

Pour la Ligue des Droits de l’Homme, le constat est clair: aujourd’hui Big Brother existe et a pris corps. Mais il a pris plusieurs corps et plusieurs visages.
Il y a d’un côté les agences de surveillance, comme les services secrets de la NSA, révélée par l’affaire Snowden, etc. qui sont des agents extérieurs au corps social qui espionne celui-ci.

Mais il y a aussi ce que nous faisons à l’intérieur du corps social, ce que nous disons de nous sur Internet, sur les réseaux sociaux. Nous organisons notre propre surveillance en dévoilant volontairement des aspects de notre vie privée. Une surveillance plus larvée mais tout aussi liberticide. Car avec Facebook, avec des applications sur nos Smartphones comme Foursquare (qui permet à nos amis de savoir en temps réel où nous nous trouvons) nous nous dépossédons de notre droit à la vie privée. Or, ce droit est, pour la Ligue des Droits de l’Homme, à la base de nombreux autres droits fondamentaux.

Cela amène la Ligue des Droits de l’Homme à une première conclusion : ce qui nous aliène n’est pas seulement ce qui nous force, mais aussi ce qui nous pousse.

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Big Brother, un jeune premier ?

Big Brother n’est pas qu’un fantasme de cinéma underground. Au contraire, il s’affiche dans de nombreux blockbusters, selon le spécialiste cinéma Didier Stiers. Ainsi dans Divergent, sorti tout récemment, la société recrée du contrôle après une catastrophe via l’introduction de castes, surveillées par l’Etat. Or, quand on est divergent(e), on ne rentre pas dans une caste. Et quand on ne rentre dans aucune case, on est plus difficile à contrôler, c’est bien connu. De même, dans Hunger Games, où Big Brother prend l’apparence de jeux du cirque-télé réalité, avec ces caméras omniprésentes. Mais Big Brother au cinéma n’est pas tout le temps l’Etat : ce peut être une firme, comme dans Spider Man ou dans le nouveau Robo Cop.

La sécurité ou le risque de l’insécurité ?

L’intérêt des films de science-fiction, c’est qu’ils se permettent de pousser la logique sécuritaire jusqu’à ses limites. Ainsi dans Minority Report par exemple, on chasse le meurtre en arrêtant les personnes avant qu’elles ne commettent l’acte. Ce film illustre parfaitement, selon la Ligue des Droits de l’Homme, le danger actuel: celui d’un changement de paradigme dans la politique pénale.

Dans la théorie classique de l’état libéral qui a servi de base à nos états occidentaux, les individus sont libres, et il ne peut y avoir de condamnations que pour des actes qu’ils ont commis. Pas de condamnation pour des actes non encore aboutis (avec une certaine marge pour les actes qui allaient juste aboutir, pour lesquels tous les préparatifs ont été effectués, avec de fortes preuves, etc.). Dans ce film est donc abordé le basculement d’une logique de répression des actes à une répression du risque. Ce n’est plus une fois que l’acte a été commis qu’on vient punir l’individu, mais avant sa réalisation. Parce que l’individu représente un risque, on l’arrête préventivement.

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De la science-fiction tout ça ? Malheureusement non. Vous voulez un exemple ? Il y a maintenant dans notre Code Pénal belge un article 140bis qui stipule : « (…) toute personne qui diffuse ou met à la disposition du public de toute autre manière un message, avec l’intention d’inciter à la commission d’une des infractions visées (…) sera punie de la réclusion de cinq ans à dix ans et d’une amende de cent euros à cinq mille euros, lorsqu’un tel comportement, qu’il préconise directement ou non la commission d’infractions terroristes, crée le risque qu’une ou plusieurs de ces infractions puissent être commises ».

On en a beaucoup parlé de cet article. Car il suffit maintenant qu’un juge lise ceci pour se dire que je suis en train, indirectement, de vous inciter à désobéir au code pénal et à commettre des actes terroriste contre l’Etat belge. Rien qu’en vous incitant indirectement, je crée un risque. Et ça justifierait contre moi l’amende et la réclusion.

Or dans un état démocratique, il faut pouvoir discuter des lois. Mais avec de telles lois, la société peut-elle encore être remise en question ?

Tout pour notre sécurité

Tout ça est fait bien sûr pour notre sécurité. Il est vrai que le droit à la sécurité est un droit de l’Homme. Mais il semble qu’au moins depuis le 11 septembre, ce soit devenu LE droit. Qui justifie la violation de tous les autres.

Or rappelons nous : « Ceux qui sont prêts à abandonner une liberté fondamentale pour obtenir temporairement un peu de sécurité, ne méritent ni la liberté ni la sécurité », dixit Benjamin Franklin. Ou encore : « L’adversaire d’une vraie liberté est un désir excessif de sécurité » d’après Jean de la Fontaine. Deux citations que l’on confrontera avec celle de Barack Obama : « Mais je pense qu’il est important de comprendre qu’on ne peut pas avoir 100% de sécurité avec 100% de vie privée et aucun inconvénient », disait-il pour justifier la NSA.

Car il ne faut pas oublier qu’au moins une partie de la population est demandeuse de plus de sécurité. Et que penser de cela ? Est-ce que ces gens ont juste cédé devant le discours politique ultra insécurisant ? Ou bien, autre hypothèse, peut-être le changement de technologie, l’état du monde, les crises écologiques rendent l’avenir incertain. Et cela fait peur et provoque une demande de plus de sécurité. A n’importe quel prix.

Il y a aussi un paradoxe démocratique : plus les sociétés démocratiques sont transparentes, plus les citoyens sont informés, plus ils sont méfiants à l’égard de l’Etat. Et se sentent moins en sécurité. Alors qu’un état non-démocratique, opaque repose souvent sur l’impression de sécurité qu’il procure à la majorité au moins de ses sujets.

Tous les films de science-fiction se finissent mal

La dérive sécuritaire est un thème ultra-récurent dans les films de science-fiction. Et il s’agit précisément d’une dérive : dans ceux-ci l’obsession sécuritaire tourne toujours au cauchemar. C’est le moins que l’on puisse dire: il est rare d’en trouver qui finissent bien.

Mais s’ils pointent le risque évident de la technologie, ils n’y apportent pas de messages rassurants: dans la plupart d’entre eux, ce sont les individus qui se sauvent, jamais les groupes. Les héros se battent contre le système, sans jamais que celui-ci soit explicité: le système est méchant, point. Il n’y a pas d’interrogation sur le pourquoi d’un tel système, quelles sont les raisons qui ont poussé à sa mise en place. C’est pour cette raison que les films de science-fiction sont tolérés : ils ne sont pas foncièrement subversifs.

Question La Pige (en exclu!)

Dans 1984, le parti décide de modifier volontairement la langue. Il s’agit d’appauvrir volontairement la grammaire et le lexique pour rendre impossible la formulation d’une critique envers le parti.

Notre question: est-il possible que nous soyons aujourd’hui en train d’assister à un phénomène du même type ? Peut-être pas au point d’imaginer que ce soit une volonté gouvernementale, mais un certain laisser-aller, un appauvrissement de la culture, via la multiplication de programmes (télé-réalité, etc.) qui sollicitent peu l’esprit et donc peu le langage.

Réponse de Jean-Jacques Jespers : Oui et non.

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D’abord le non : pour répondre positivement à cette question, il faut supposer un temps de référence, parfait, où tout le monde avait une large culture, un très bon vocabulaire, lisait les journaux de manière critique, etc. Ce temps n’a évidemment jamais existé. Il y a toujours eu des classes sociales avec des niveaux d’éducation très différents, et donc des vocabulaires différents. Mais on peut aussi répondre positivement : Malgré des niveaux d’éducation qui varient en fonction des classes sociales, il est certain que les médias aujourd’hui en visant à toucher le public le plus large possible, nivellent par le bas.

On peut faire la comparaison entre notre culture et la culture québécoise: pour se construire une identité, sur la défensive, ils ont tenu à ce que leurs universités soient des universités populaires. Que même les ouvriers aient un accès au langage, pour pouvoir correctement s’exprimer en français et ainsi maintenir leur culture. Or aujourd’hui chez nous, on peut affirmer qu’il y a un accès au langage qui est très inéquitable en fonction des classes sociales. Et cette situation est potentiellement dangereuse et aliénante pour ceux qui n’en maitrisent pas les codes.

De la même façon, remarquons aussi l’apparition chez nous de certaines expressions, qui ne sont pas si innocentes qu’elles en ont l’air.

Deux exemples : l’expression « partenaires sociaux » vise à faire reconnaître les syndicats et le patronat comme « partenaires ». Or partenaire ne signifie pas la même chose qu’interlocuteurs. Des partenaires sont des gens qui doivent s’accorder périodiquement, dont les intérêts sont compatibles, etc. Des interlocuteurs sont justes des interlocuteurs: des gens qui se parlent. Dont les intérêts peuvent être divergents, voire opposés. Et qui peuvent même en venir au conflit.

Un autre exemple : « le coût du travail », pour parler des prestations sociales payées par l’employeur. L’idée de « coût » induit que le travail est une charge. Qu’il coûte quelque chose d’employer quelqu’un. Et fait complètement l’impasse sur l’idée que c’est le travailleur qui gagne ces prestations, et qu’il rapporte tout de même des revenus à son employeur. Qui sinon ne l’emploierait pas, point. Il serait plus juste de parler de cotisations sociales.

Les mots ont un sens, et ce sens peut être mis à profit pour servir les intérêts de certains.

Nicolas Pochet

1 Comment

  1. William F

    7 mai 2014 at 12:20

    La récente découverte d’une traduction française de 1948 du texte original de « Theorie et pratique du collectivisme oligarchique », publié par un certain JBE Goldstein en 1944 (en russe), va certainement alimenter encore un peu les débats lorsque nous l’aurons lue. :-)

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