Ender’s game, adaptation réussie d’un classique de la science-fiction

ender

Plus de vingt ans après la parution du best-seller d’Orson Scott Card, la destinée d’Ender Wiggins, enfant surdoué transformé en chef militaire, passe sur grand écran. Aérien et déroutant.

Parenthèse avant de commencer. Je m’adresse aux critiques cinéma qui aiment bien papoter en projection de presse avant le début du film (soit), et se vanter de leur dernière interview de Hugh Jackman ou de Natalie Portman, untel balbutiant trois mots de français constituant une info de premier ordre (re-soit). C’est pas très intéressant, sauf quand lesdits critiques se mettent à parler du livre La stratégie Ender, dont le film constitue l’adaptation du livre éponyme, paru en 1985. Je cite le type censé officier dans un organe de presse bénéficiant d’un auditoire conséquent : « Ouais, j’ai lu le bouquin. C’est de la science-fiction un peu niaise, d’ailleurs c’est une saga. Genre, Harry Potter. »

(Erm.)

Cher critique dont je ne connais pas le nom, je me dois en tant que fan de l’œuvre de Orson Scott Card, de te répondre très poliment : « ta gueule ». La stratégie Ender est effectivement le premier tome de la saga Ender, mais ça n’a rien de niais, et y a pas de sorciers là-dedans. Je te la fais courte puisque tu sembles l’avoir lu en diagonale il y a vingt ans (mais tu peux toujours le relire, ça n’a pas pris une ride) : Ender’s Game parle de gamins surdoués manipulés par des adultes cyniques chargés de les transformer en machines à tuer. Ça parle de la guerre au sens philosophique du terme, et comment celle-ci paraît inévitable aux cons d’adultes que nous sommes, alors que le conflit en tant que tel ne devrait pas exister aux yeux des enfants (purs, ça va de soi) que nous étions jadis (oui, j’ai fait trois mois de philo en 1987). Ça parle de l’influence des réseaux sociaux 20 ans avant internet, Twitter et Facebook, et aussi de stratégies de guerre tellement pointues que le bouquin est encore aujourd’hui étudié dans certaines académies militaires de l’armée américaine.

Je vois pas ce qu’il y a de niais, donc de nouveau : ferme-la et tant que tu y es, retourne interviewer Hugh Jackman et Miley Cyrus pour ton journal de merde.

Fin de la parenthèse.

Une adaptation académique mais efficace

L’histoire. Dans un lointain futur, Ender Wiggins est un jeune garçon surdoué qui apprend à faire la guerre. A ce titre il est surveillé de très près par le colonel Graff (Harrison Ford himself), grand manitou militaire qui voit en lui le sauveur de l’Humanité. Et pour cause : 50 ans auparavant, une attaque extra-terrestre a manqué décimer la race humaine, et il se pourrait bien qu’ils reviennent un de ces quatre. Direction l’école militaire interstellaire donc, où Ender devra prouver qu’il est le seul homme du monde à même d’éloigner définitivement la menace. Mais qui sont ses véritables ennemis ? Les adultes, qui le manipulent pour le faire soi-disant progresser ? Ou les Doryphores, cette race extra-terrestre d’une intelligence supérieure — pourtant méconnue des humains ?

Ne chichitons pas, l’adaptation du livre du livre demeure très académique. Tout ce qui a été jugé trop compliqué à mettre en image a été gommé, comme par exemple le contexte géopolitique d’une planète Terre uniformisée, parlant désormais une seule langue (le Stark) et gouvernée par une poignée de politiciens  prêts à déclencher un génocide pour assurer la pérennité de l’espèce humaine. C’est que le cinéma et la littérature ne répondent pas aux mêmes codes, ce qu’ont parfaitement compris Orson Scott Card (qui co-signe le scénario) et le réalisateur Gavin Hood (à qui l’on doit des films à subtilité variable, de Mon nom est Tsotsie à X-Men origins : Wolverine). Ender’s Game est clairement un film d’action. Mais de l’action maligne, s’il vous plaît.

Une excellente entrée en matière

Autant le dire, les premières images “scotchent” littéralement au siège. Il s’agit d’un combat aérien, qui précède la victoire des humains sur les Doryphores cinquante ans avant le début du récit d’Ender. Trente secondes impressionnantes, pleines de bruit et de fureur, d’appareils en feu et de vaisseaux Aliens qui explosent. Un Michael Bay (Transformers) aurait continué comme ça pendant deux heures trente. Card et Hood, eux, utilisent ces trente secondes plus qu’intelligemment.

Ces images qui reviennent plusieurs fois dans le récit ont une double utilité. D’une part, elles aèrent une histoire qui se déroule presque entièrement en huis-clos, au sein de l’école militaire en orbite autour de la Terre. D’autre part, elles ménagent le suspens à intervalles réguliers, chaque nouvelle vision offrant une clé supplémentaire dans la compréhension de la stratégie des Doryphores, compréhension qui permettra peut-être à Ender de les battre définitivement.

Une scène est particulièrement marquante : on projette aux enfants de l’école militaire des images du combat, à l’issue duquel les Doryphores en sortent anéantis. Tous les enfants se lèvent et applaudissent (hommage appuyé à Apocalypse Now, bien joué). Tous, sauf Ender, qui cherche un sens à ces images. C’est le principe du récit d’initiation : le héros cherche quelque-chose, et dans cette quête, il est seul. A la cantine, dans le dortoir, plus tard sur une base militaire d’où il dirigera le combat final contre les Doryphores, Ender est constamment isolé. D’abord parce-que les huiles militaires cherchent sans cesse à l’éprouver physiquement et mentalement, mais surtout parce-qu’il comprend tout, avant tout le monde. Or, c’est cette compréhension du monde et des autres (dont les extra-terrestres) fait de lui un héros particulièrement torturé (et donc, intéressant) : comment en effet concilier une intelligence visant à anéantir son prochain, quand celle-ci repose précisément sur l’empathie à l’égard de l’ennemi ?

A l’écran, Asa Butterfield et son physique d’échalas maigrichon s’en sort vraiment bien, oscillant entre une placidité très adulte et la fougue d’un adolescent pré-pubère. Mais il n’est pas le seul atout du film.

Des scènes de combat qui tendent vers l’abstraction

Ender’s Game colle pour ainsi dire au mot près à l’œuvre initiale d’Orson Scott Card, sans jamais déborder. Stratégie militaire, combats en apesanteur, discipline, absurdité de la logique compétitive, tout ce qui faisait l’intérêt du livre se retrouve dans le film. Est-ce trop frileux ? Non. Car c’est bien esthétiquement qu’Ender’s Game se risque à un vrai parti pris. Le film est d’ailleurs à l’image des affrontements qu’il met en scène : aérien et… déroutant. La salle des combats se résume à un vaste espace parcouru de constructions cubiques en suspension, où les corps glissent lentement en blocs à la façon de vaisseaux interstellaires. Certains trouveront tout cela très moche et très lent, n’empêche : il y a une ambition formelle ici, une volonté de mettre en image l’absurdité schématique de la guerre qui s’affirme de plus en plus à mesure qu’Ender gravit les échelons de l’académie militaire. Sur la fin, les combats spatiaux tendent même carrément vers l’abstraction, un choix de mise en scène qui sied parfaitement au propos subtilement distillé tant dans le livre que dans le film : au fond la guerre est un jeu, et dans ce jeu seule la stratégie compte. Pas de morale, pas de pitié, rien que l’intelligence pure, et qu’importe s’il faut pour triompher sacrifier l’innocence de nos tendres marmots. C’est cynique, amoral et bien vu, si bien qu’on se risquerait presque à quémander une suite au tandem Card/Hood. Ça ne m’étonnerait pas qu’ils aient prévu le coup.

Clément Boileau

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