Arthur De Pins : « Il y a un certain conservatisme que je ne comprends pas dans la BD »

2013-11-13 17.06.26

Et si une fois mort, il fallait continuer à travailler ? C’est l’idée de Zombillénium, écrit et dessiné par Arthur De Pins, dont le 3ème tome vient tout juste de sortir. Morts-vivants, zombies, vampires et autres personnages tous plus joyeux les uns que les autres se font engagés dans un parc d’attraction où ils jouent leur propre rôle, alors que les clients les croient maquillés et déguisés. La Pige a rencontré l’auteur.

Pour ceux qui n’ont pas suivi

Dans les deux premiers tomes, on a découvert Zombillénium, le parc d’attraction installé dans le nord de la France, dans une région économiquement sinistrée et dont tous les employés sont morts. Ce parc a été créé et est dirigé par Francis, un vampire. Dans la foule hétéroclite des employés se trouve une momie, un squelette syndicaliste, une sorcière, un loup-garou DRH, et tant d’autres. Un jour, des employés du parc renversent en voiture un jeune homme, qui meurt et qui se voit donc engagé par le parc. Aurélien, c’est son petit nom, devient un démon, genre très grand, très rouge, avec des cornes, une queue très fourchue et des ailes de chauves-souris. Ce sera la nouvelle mascotte du parc, qui en a bien besoin parce que, eh oui, le nombre de visiteurs stagne.

Tirer le diable par la queue

Le troisième tome commence par un monstre encore plus horrible que tous les autres : c’est la crise. Une crise qui frappe à son tour le parc. Malgré tout le travail d’Aurélien, rien n’y a fait. Les actionnaires décident d’envoyer un consultant (un « vampire-consultant », la double dose de frayeur) pour « redresser » le parc. Francis (le vampire patron, vous suivez?) sera viré de la direction et remplacé par le consultant. Dans le même temps, Aurélien se pose des questions sur le sens de la mort, tout ça. Il est bien forcé de continuer à travailer mais est profondément déboussolé. Le tout mis ensemble, ça pète.

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L’enfer, c’est le travail, travailler, c’est l’enfer

La force de Zombillénium, qui est encore confirmée dans le tome 3, c’est de faire d’une histoire absurde: des zombies qui gèrent un parc d’attraction, une métaphore sur un fond éminemment social : le travail et les conditions de travail. « Il m’aurait été impossible de faire une histoire sur les zombies juste comme ça, et il m’aurait été impossible de faire un BD sur le travail dans un parc d’attraction. En liant les deux, ça devient possible », explique Arthur De Pins.

Et ça marche. Car le lecteur se divertit tout en ayant l’impression mine de rien d’apprendre des choses sur les conditions de travail aujourd’hui dans nos pays. A la faveur de la crise, tous les emplois sont menaçés. A la faveur de la crise, on nous demande de travailler, plus, mieux, différemment mais plus intensément.

Finalement, cette (pour l’instant) trilogie reflète la façon dont on travaille aujourd’hui dans notre société : de manière infernale. Et sans bien savoir pourquoi. C’est « comme cela ».

« J’ai connu le chômage »

« Je n’ai jamais travaillé en entreprise de type « classique ». Mais j’ai connu le chômage ; et quand je parle avec des amis et qu’ils me parlent de leur travail je suis frappé par l’horreur qu’ils  y ressentent. Mais ils continuent à travailler là, parce qu’ils n’ont pas le choix », continue l’auteur, qui avoue assez humblement avoir mis une part de lui plus important que ce qu’il pensait dans la bande dessinée.

En effet, Francis, le vampire qui a créé et qui dirigeait le parc, a en fait été inspiré par son père, un peu à l’insu du scénariste et dessinateur. Ce n’est que lorsque la BD a été finie et que des proches lui en ont fait la remarque qu’il s’en est rendu compte. « Mon père était entrepreneur de travaux public. Il avait une vision humaine de l’entreprise, il avait commencé en bas de l’échelle. Et puis un jour, tout comme Francis dans la BD, il s’est rendu au travail et a appris qu’il était viré, pour être remplacé par un jeune diplômé au dents longues qui allait enfin rendre productive l’entreprise ».

Un style bien marqué

Au delà de l’histoire, ce qui fait la différence entre une bonne et une mauvaise BD, c’est le style avec lequel elle va être racontée. Et à ce sujet, Zombillénium a clairement des arguments en sa faveur.

D’abord, l’influence Spirou est bien perceptible, et c’est assez logique : l’histoire paraît dans le journal de Spirou (on nous murmure même que ce serait le rédacteur en chef qui aurait soufflé le thème à Arthur De Pins). La fin de quasiment chaque page est l’occasion d’une nouvelle chute qui créée un suspens ou de l’humour et appelle la page suivante.

Enfin, il n’y a pas de ligne tracée à la main à proprement parler dans Zombillénium. « Il y a un certain conservatisme que je ne comprends pas dans la BD. Pourquoi est-ce que toute bande dessinée devrait être tracée à l’encre de Chine ? Moi je fais tout à l’ordinateur, avec Illustrator. Je créé des formes de couleur, je les découpe et je les assemble . Je n’emploie pas la ligne ».

Il faut pourtant bien l’avouer, cette technique donne un résultat très intéressant, avec un style inimitable, tout en aplat de couleur. Zombillénium ne pourrait pas exister en noir et blanc, contrairement à la plupart des autres BD (qui emploient la fameuse ligne).

Venir en Belgique et oser avoir un esprit critique sur la BD traditionnelle faite à la main, comme on le fait chez nous depuis Tintin, c’est gonflé. Réflexion sur le travail actuel, critique du cercle fermé de la BD, le tout soupoudré d’une touche d’humour, ça impose aussi le respect.

Nicolas Pochet

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