Festival des libertés : Travaille, consomme, crève

travail

Le Festival des libertés proposait ce samedi un débat qui ne pouvait que parler à la journaliste dévouée mais néanmoins débordée qui écrit ces lignes. « Comment sortir des pressions de la vie contemporaine?« . Une très bonne question et tout un programme, surtout lorsqu’on couvre un festival aussi riche et diversifié, qu’on jongle avec trois jobs, qu’on aime faire du sport et qu’on vit avec deux chats très affectueux en bas-âge et… un perroquet. Pression quand tu nous tiens.

« Je n’ai pas le temps« , « Oui, mais là je suis débordé(e)« , « On pourrait pas reporter? » Autant de phrases qui forment la douce litanie de notre époque, dans laquelle la pression, et surtout la pression à travailler, se fait forte. Le discours est très clair : celui qui ne travaille pas est soit paresseux, soit assisté. C’est donc naturellement autour de cette question du travail, qui occupe nos vies et beaucoup de nos préoccupations, que s’est concentré le débat.

Pour Matéo Alaluf, sociologue au sein de l’ULB, « Nous vivons aujourd’hui un présentisme, c’est-à-dire que la pression du temps présent efface tous les autres temps. » Et de continuer : « Après les contre révolutions qui s’en sont prises d’abord lors de la Révolution française aux droits civiques, puis aux droits politiques, tels que le suffrage universel, c’est aujourd’hui aux acquis sociaux qu’on s’en prend, sous fond de domination marchande. Il suffit d’entendre les mots qu’on utilise: « charge sociale », « compétitivité », « privatisation ». Tout cela efface les luttes passées et fait en sorte que les utopies ne s’envisagent plus que sous le spectre du marchand« .

Travaillons moins, mais tous

Et le voilà qui envisage une solution toute particulière  : « Si on travaillait 15h par semaine par exemple, cela nous libérerait du temps libre… Mais cela libérerait aussi de l’emploi, pour d’autres ! Il faut travailler autrement et là, seulement on arrivera à une société de plein emploi ».

Car tout se passe aujourd’hui comme si « on voulait empêcher les gens de disposer de leur temps libre. Et pour en faire quoi? C’est une question politique« . Et si on l’utilisait pour… réfléchir? « C’est une peur qui doit venir de mai 68« , analyse-t-il. « La libération de temps libre donne accès à tout un tas d’activité créatrices de liens sociaux.« 

« Bullshit jobs »

« Quand on entend « Il faut de l’emploi », c’est faux. Il faut de l’emploi de qualité. Plusieurs chercheurs se sont intéressés à la question des « bullshit jobs », le développement de ces métiers qui ne servent à rien. Un avocat fiscaliste par exemple. Comment sait-on si un emploi est utile? C’est simple. Plus l’emploi est mal payé, plus il est utile. Les éboueurs, les infirmières, les mécaniciens. Il existe tout de même des exceptions comme les médecins. »

Jean-Baptiste Godinot, président du groupement politique AIR acquiesce. « Il faut une réduction collective du temps de travail. Ce temps de travail est un temps contraint, pas un temps libre. On ne peut pas l’utiliser pour se connaître, pour devenir autonome. Et si demander 15 heures par semaine ne semble pas possible aujourd’hui, on penche plutôt, dans un premier temps pour 32 heures par semaine« . Un discours clairement à contre-courant à l’heure du « Travailler plus pour gagner moins ».

L’acte subversif aujourd’hui : trouver du temps pour soi 

« Il semble aujourd’hui que l’acte le plus subversif qu’il soit, c’est se trouver du temps. Il est plus facile de désengorger sa maison que son agenda« , réagit Emeline de Bouver, chercheuse à l’UCL, qui a travaillé sur la simplicité volontaire.

Ce contexte de pression au travail semble pourtant déjà dépassé. « On se trouve en plus aujourd’hui dans une situation similaire au XIXème siècle, où si on veut devenir riche, il vaut mieux hériter ou se trouver un conjoint lui-même riche. Nous sommes dans une société où le patrimoine est plus important que le travail. On ne taxe donc pas les revenus du patrimoine mais bien celui du travail », indique Matéo Alaluf.

« Il y a une phrase que j’ai lu un jour sur un mur de l’ULB et qui résumait très bien notre mode de vie contemporain« , intervient une personne du public. « Ça disait : Travaille, consomme, crève. Comme si c’était tout ce qu’on nous demandait aujourd’hui. » « Pour se libérer de cela », réagit Jean-Baptiste Godinot « Il faut se demander « comment je travaille et comment je consomme« .  

Un retour vers l’humain

Résumons. Rythmes infernaux, fatigue, salaires en baisse, chômage, taxes. « La production de richesse augmente mais l’emploi et le salaire diminue. Pourquoi? Parce que l’énergie fossile remplace l’énergie humaine et parce que les robots remplacent les humains. Or, on sait que cette ressource, le pétrole, va manquer. Il faudra donc un retour à l’être humain« , réagit Ezio Gandin, président des Amis de la terre, et adepte de la simplicité volontaire, qui s’organise autour de trois pôles : « Consommer différemment, retrouver du temps pour soi (parce qu’on est dans des rythmes qui utilisent toute notre énergie, il faut la retrouver) et la solidarité« .

Achète pour être heureux

Au chapitre consommation, il est évident qu’il y a un facteur qui joue sur nos besoins : la pression de la publicité. « Il faut s’en protéger« , réagit-il. « Quand on fait des enquêtes et qu’on demande aux gens, de classes défavorisées comme de classes favorisées : est-ce que la pub vous influence ?, tous répondent non. Pourtant la pub est le deuxième budget mondial après l’armée, s’il n’y avait aucun retour, les entreprises ne l’utiliseraient pas. Achète pour être heureux nous disent 1000 à 2000 images publicitaires par jour« . Parmi les solutions, essayer de décrypter ce que la pub nous dit et/ou montre. « Tiens cette publicité m’a intéressé. Pourquoi? Parce que la couleur est vive? A cause de tel mot? « . Une manière comme une autre de prendre de la distance.

Et Jean-Baptiste Godinot de réagir. « On produit n’importe quoi pour faire de l’argent aujourd’hui. Et on ne nous laisse, c’est vrai, que deux facettes, deux étiquettes, celle de producteur et celle de consommateur, alors qu’on nous demande de passer de l’une à l’autre (et inversement) de plus en plus vite. Si quelqu’un ne rentre pas dans ces deux cases, s’il n’a pas de rôles, il n’est pas considéré comme faisant partie de notre société. S’il n’est que consommateur et pas producteur, ça passe encore mais s’il ne peut pas consommer, alors il est éjecté du système« .

Stress

« Cette pression engendre une vie réduite pour les individus. Travailler toute la journée, aller au shopping le soir, ça n’a jamais rendu personne heureux. Cette pression crée aussi des rythmes plus vifs et des conditions moins bonnes et cela engendre la consommations d’aliments moins bons et d’objets de moins bonnes qualités« , continue-t-il. « Ce mode de vie au rabais provoque du stress, des burn out, etc. tout en détruisant la planète. Aujourd’hui, il est parfaitement légal de détruire un écosystème, aucune loi ne l’interdit« .

L’université « libérale » de Bruxelles

Le travail, c’est aussi la formation. Voilà que le débat s’oriente sur le rôle de l’école et des universités. « C’est une catastrophe. Nos universités sont complètement dans cette pente du consumérisme et du libéralisme« , résume Emeline De Bouver. « Il y a aussi un fort effet de formatage. Nos écoles et universités devraient pourtant avoir pour rôle de créer des citoyens, de développer l’esprit critique. Mais des chercheurs se rebellent et se rassemblent pour y réfléchir. » (A ce sujet, lire l’interview d’un désexcellent.)

« Université libérale de Bruxelles » et « Université catholique des libéraux », croque alors le caricaturiste qui suit le débat.

Retraite

A cette question du temps qui se libère se lie directement celle de la retraite. « On entend toujours quand des jeunes sont dans la rue, « Mais enfin, cela ne les concerne pas !. Au contraire, cela ne concerne pas les vieux mais les jeunes, qui seront les retraités de demain.« , poursuit Matéo Alaluf. « Il est aussi de bon ton de dire « Il faut travailler plus longtemps, parce qu’on vit plus longtemps. C’est faux, tout le monde veut pouvoir profiter de la retraite dans de bonnes conditions encore. Tout se passe de nouveau comme si on voulait casser la libération du temps des individus« .

Et Emeline De Bouver de conclure: « On est toujours dans l’excès, dans le trop, on est toujours occupé à mille choses. Peut-être que cela reflète une peur du vide dans nos vies ».

Le revenu de base, une fausse bonne idée ? 

Un tel débat ne pouvait pas manquer de mentionner le revenu de base, qui permettrait notamment de redonner du temps libre aux individus. Le revenu de base, kesako ? Tel que décrit par Alaluf, il consiste en une allocation universelle de revenu versée inconditionnellement à tous les individus pour leur permettre de vivre. Il n’est pas exigé des individus d’autres conditions que de faire partie de la société pour bénéficier de cette somme. Une manière de sortir des pressions de la vie du travail. Or, Alaluf estime qu’il s’agit d’une fausse bonne idée. Son objection principale  tient en ce que, pour lui, cela engendrerait dans l’esprit des citoyens une déconnexion totale entre le travail et la richesse. Selon lui, le travail est la seule chose qui produit de la richesse. De plus, comment rendre les citoyens responsables et autonomes dans leur vie avec ce revenu qui tombe quoi qu’on fasse?  Cet argent ne sera-t-il pas au service du consumérisme et du système actuel, sans permettre d’y réfléchir et d’en sortir ? Bref, encore beaucoup de questions pour une idée qui fait débat. Plus d’infos sur le site du revenu de base.

Nicolas Pochet

Camille Wernaers

1 Comment

  1. Spinoza

    25 octobre 2013 at 6:15

    Pour répondre à la critique d’Alaluf envers le revenu de base, qui objecte que « le travail est la seule chose qui produit de la richesse », il faut aller relire ce bon vieux Marx qui, dans son dernier écrit public (« Critique du programme de Gotha », 1875) critique cette proposition qui se trouve telle quelle (sic!) dans le programme du Parti Ouvrier Allemand d’alors. Voyez plutôt :

     » Le travail n’est pas la source de toute richesse. La nature est tout autant la source des valeurs d’usage (qui sont bien, tout de même, la richesse réelle !) que le travail, qui n’est lui-même que l’expression d’une force naturelle, la force de travail de l’homme. Cette phrase rebattue se trouve dans tous les abécédaires, et elle n’est vraie qu’à condition de sous-entendre que le travail est antérieur, avec tous les objets et procédés qui l’accompagnent. Mais un programme socialiste ne saurait permettre à cette phraséologie bourgeoise de passer sous silence les conditions qui, seules, peuvent lui donner un sens. Et ce n’est qu’autant que l’homme, dès l’abord, agit en propriétaire à l’égard de la nature, cette source première de tous les moyens et matériaux de travail, ce n’est que s’il la traite comme un objet lui appartenant que son travail devient la source des valeurs d’usage, partant de la richesse. Les bourgeois ont d’excellentes raisons pour attribuer au travail cette surnaturelle puissance de création : car, du fait que le travail est dans la dépendance de la nature, il s’ensuit que l’homme qui ne possède rien d’autre que sa force de travail sera forcément, en tout état de société et de civilisation, l’esclave d’autres hommes qui se seront érigés en détenteurs des conditions objectives du travail. Il ne peut travailler, et vivre par conséquent, qu’avec la permission de ces derniers. »

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