Festival Millenium : Quand la pauvreté devient un produit

Film choc ce jeudi soir au festival Millenium. On y diffusait le documentaire A Place To Take away (« Un endroit à emporter« , NDLR) du réalisateur brésilien Felippe Schultz Mussel. Ce dernier a suivi les entreprises qui proposent aux touristes de visiter les favelas de Rio. Entre rire et désarroi, approbation et désapprobation, le film hésite. Et le téléspectateur avec lui. Intelligent.

Le documentaire commence sur un gros plan. Des jeep. Du style Jurassic Park, voyez ? Sauf que le genre d’attraction que visitent les touristes qui y prennent place n’ont rien à voir avec des animaux préhistoriques. C’est un problème bien actuel que les touristes découvrent. Celui des favelas, ces immenses bidonvilles dans lesquels s’entassent des milliers et des milliers de Brésiliens les plus pauvres. Les favelas se sont agrandies sans contrôle, chacun construisant où il le pouvait, jusque sur les hauteurs de la ville de Rio. L’un des guides touristiques s’en amuse d’ailleurs : « Au Brésil les pauvres vivent en haut et les riche, en bas« .

Des dizaines de touristes débarquent donc armés d’appareils photo (et de leur surcharge pondérale pour la plupart) pour se donner un petit shoot d’adrénaline. « C’est dangereux ici« , demandent d’ailleurs a de nombreuses reprises les touristes. Ils rentrent dans les immeubles privés, ils déboulent sur une terrasse pour contempler « la vue » : c’est-à-dire un enchevêtrement de petites bicoques dans lesquelles des gens essaient de vivre et devant lesquelles ils se prennent en photo. Dur de ne pas en avoir mal au ventre.

« Les touristes connaissent bien mieux les favelas que la plupart des Brésiliens, qui n’y mettent pas les pieds« 

Face à ce comportement, Felippe Schultz Mussel, le réalisateur, essaie de nous interroger dans notre position de « touriste ». « Pourquoi prend-t-on de telles photos? Quelles images ramène-t-on de nos voyages ? Est-ce qu’on ne voyage que pour prendre des images? « , s’interroge-t-il. Il y a ce dialogue surréaliste entre deux touristes qui expliquent qu’elles ne restent jamais plus de quelques jours au même endroit. Aller de place en place pour « tout voir ». Mais ne rien vraiment comprendre. « Au début, j’étais contre ces tours. Puis, en faisant le documentaire, mon opinion a changé. Il y a des choses positives, comme négatives« . Les locaux qui servent de guides estiment eux que « Les touristes connaissent bien mieux les favelas que la plupart des Brésiliens, qui n’y mettent pas les pieds« . L’envie de faire tomber les clichés et les barrières les animent, de montrer que les favelas, ce n’est pas que la drogue et le crime, que des gens y vivent tous les jours. Pas sûr que ce soit vraiment réussi quand on entend la condescendance dans les propos d’une guide touristique. « Ceci est appelé « art primitif », voyez comme ils ne respectent aucune proportion« , devant une femme en train de peindre ou encore « Les maisons sont construites n’importe comment, ne suivant vraiment aucune logique« . D’accord.

« Il existe des tours similaires pour les touristes dans les bidonvilles de Soweto en Afrique du Sud où l’on montre les stigmates de l’apartheid mais aussi dans le bidonville où a été tourné le film Slumdog Millionnaire, en Inde« , explique encore le réalisateur. « Mais on peut aussi s’interroger sur les touristes qui vont jusqu’à Auschwitz« , continue-t-il. « Aujourd’hui, les tours ont bien changé. Les touristes peuvent d’ailleurs aller tout seuls dans les favelas, car elles sont une à une occupées par la police en vue de la Coupe Du Monde en 2014 et des Jeux Olympiques 2016« , termine-t-il.

 

A place to take away from Festival Millenium on Vimeo.

 

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Camille Wernaers (dessin de Cédric Dautinger)

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