BIFFF : « Les films d’horreur sont un bon moyen pour juger de la liberté d’une société »

Nous étions quelques-uns ce mercredi à laisser tomber la perspective d’un après-midi au soleil pour nous enfermer dans les sombres travées de la salle Ciné 3 du Bozar. Un débat sur la liberté d’expression et la censure dans le cinéma fantastique et d’horreur y avait lieu. Si l’amateur de films de genre a le teint pale, il a au moins une tête bien faite. Jugez plutôt: le débat a réussi à évoquer Twilight aux côtés de Cannibal Holocaust. Explications.

 

 

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Le débat, initié par la Ligue des Droits de l’Homme, rassemblait autour de la table Jean-Jacques Jespers (professeur de déontologie en journalisme à l’ULB), Didier Stiers (chroniqueur au Soir), Gauthier Keyaert (artiste et journaliste) et John Pitseys (administrateur LDH, chercheur en philosophie). « Le cinéma d’horreur est un genre à part, un peu comme le cinéma X « , explique John Pitsey, en référence à la censure qui frappe les réalisateurs et les films. « Il permet d’évaluer le niveau de liberté d’expression d’une société. Il est aussi constitutif des sociétés libérales, c’est un cinéma de consommation ».

 

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Les films d’horreur ou fantastiques drainent autour d’eux différents enjeux. Par exemple, sont-ils conformes à la dignité humaine? « Nous sommes face à des scènes de massacres, de viols et d’anthropophagie, comme dans le film Cannibal Holocaust« , continue-il. « Il y a clairement du sadisme, une mise en scène de l’angoisse. Mais comment faire la différence, quand on sait que, d’un côté, certains films dénoncent ces transgressions, et que d’autres servent de justifications ambiguës à la transgression, qui posent des questions en terme de Droits de l’Homme. D’un autre coté, il faut respecter la protection de Droits fondamentaux, tel que la liberté d’expression, pour les réalisateurs ». Liberté d’expression notamment prévue dans la Convention Européenne des Droits de l’Homme.

Ce qui est respectable et ce qui ne l’est pas 

La question se trouve donc dans ce qu’il est respectable de montrer ou d’exprimer… et ce qui ne l’est pas. Où placer la limite ? Doit-on censurer ce qui nous « dérange »? « Dans le film Cannibal Holocaust, ce qui a dérangé et entraîné les débats, c’est qu’on se demandait si c’était vrai ou faux. Est-ce de la fiction ou un vrai snuff movie ? Cela a créé beaucoup d’inquiétude à la fin des années 70, début des années 80. Face à la mort, la limite serait donc de ne pas montrer des choses trop réelles », précise Gauthier Keyaert. « L’enfance est aussi un tabou. Dans A Serbian Film, on fini par comprendre que le héros viole son fils », souligne-t-il. « Oui, mais la plupart des tabous sont transgressés par les films d’horreur », intervient John Pitsey, qui continue « une autre limite entre ce qui est acceptable ou pas, c’est le sérieux. Il faut que le film soit trop grotesque pour y croire ». « D’ailleurs dans Human Centipede, le réel se rappelle trop à notre souvenir, et c’est pour cela que le film dérange« , indique Gauthier Keyaert. Un phénomène que l’on retrouve beaucoup au BIFFF, où les réactions de la salle ne sont pas dénuées d’humour. « On ose toutes les provocations parce que la salle va rire. Dans le discours d’inauguration du BIFFF, tout le monde écoutait jusqu’à ce que l’organisateur essaie d’être un peu sérieux. Il a évoqué la crise économique et politique et le rôle que le cinéma pouvait jouer dans ce contexte. Toute la salle s’est mise à parler et personne n’a écouté cette partie malgré les rappels à l’ordre. Comme si le public ne voulait pas accepter cette partie plus sérieuse du discours ». 

Finalement, « le grotesque engendré par les films ne serait-il pas la meilleure des censures. Dans le sens de : rendre dérisoire ce qui ne l’est pas ».

« Le couperet n’est pas passé loin en France où une loi a tenté d’interdire les films instaurant : « un climat général de violence ». Mais qu’est ce que cela veut dire ?« , se demande John Pitseys.

Oblivion n’a pas de raison d’être censuré

L’auto-censure des producteurs et des directeurs eux-mêmes est aussi une réalité, certains films étant assuré de ne pas recevoir de financement ou de publicité s’ils poussent le vice trop loin. « Cela est tout de même court-circuité par les DVD et les Blue Ray. Le réalisateur édulcore le film pour la sortie en salle et annonce qu’il sera 2X  plus trash dans sa version DVD« , sourit  Gauthier Keyaert. « Il y a un bon exemple de ce phénomène avec le remake d’Evil Dead, qui sort prochainement. Il y a notamment des trailer « Red Band », qui en montre plus que les autres, explique Didier Stiers. L’auto-censure serait surtout motivé par des raisons économique : le réalisateur se censure pour toucher un public plus large. Il censure son style, son contenu, jusqu’à l’affiche. « Il y a aussi des gens qui se foutent de ces contraintes commerciales, il y aura toujours des réalisateurs punks et marginaux« , complète Gauthier Keyaert.

Oblivion, présenté au BIFFF en avant-première mondiale, n’a pas été réalisé par un réalisateur punk. « Le film est bien fait mais il ne dit rien sur notre monde, il n’y a aucune raison de le censurer« . « C’est très joli« , ironise Didier Stiers.

 

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Le sexe n’est plus du tout subversif

« Aujourd’hui, les films qui montrent du sexe, de l’ambiguïté morale et de la violence sont à la mode, et pas du tout subversifs. Games of Thrones ou True Blood, ça cartonne. Les zombies aussi depuis quelque temps. Le sexe aujourd’hui n’est plus vraiment censuré, c’est très consensuel, au point que parfois certaines scènes ne sont ajoutées que pour flatter les bas-instincts des spectateurs« . Ce qui mène le débat vers la question : le cinéma fantastique est-il populaire?

 

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« Cela dépend de comment on défini le cinéma fantastique. Si Star Wars en fait partie, alors oui ! « , s’exclame Didier Stiers. « Massacre à la tronçonneuse attire un public plus restreint« . « Il y a eu aussi toute la veine des exorcismes et Twilight« , complète Gauthier Keyaert. Ces films sont bien consommés, il y a un intérêt donc les médias en parlent. « Les pages cultures ne sont pas à la hausse dans les médias généralistes, et il faut partager avec les collègues qui couvrent le théâtres, etc. donc il est vrai qu’on parle de Twilight plutôt que de Human Centipede. Sauf lorsqu’on couvre le BIFFF ! Et si le BIFFF a fort changé, il tend à devenir plus populaire, même si la catégorie 7ème parallèle permet de voir des films plus alternatifs« , termine Didier Stiers. « Le panel de film s’élargit, cela permet à un certain type de public de venir plus rassuré« .

Pas vraiment le but premier de l’amateur de films d’horreur !

 

BIFFFboubou

Camille Wernaers

1 Comment

  1. john

    7 mai 2013 at 3:36

    Merci pour le compte-rendu !

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