Rencontre avec Jasper Sharp, sociologue du cinéma sauce samouraï

C’est dans le lobby de l’hôtel NH Atlanta, avenue Adolphe Max que je rencontre Jasper Sharp. Cet expert en cinéma japonais était venu trois jours plus tôt à l’Offscreen Festival nous conter les 100 années périlleuses du studio Nikkatsu. Le fanatique (presque) débridé nous parle de sa passion et le sens qui se cache derrière ses travaux. Vous aurez même droit à des conseils ciné !

 

OffscreenBAN

 

Monsieur Sharp, vous avez créé Midnight Eye, vous êtes l’initiateur et le programmateur du Zipangu Fest, vous écrivez des livres et animez des conférences, tout cela autour du cinéma japonais. D’où vous vient cette passion ?

Je ne sais pas… Je pense que  quand nous avons fondé Midnight Eye il y a de cela 15 ans, il y avait simplement très peu d’informations concernant le cinéma japonais. Plus encore, le peu de données provenait d’étrangers [au Japon] regardant et décrivant les films qu’ils avaient vus.

Mon idée était donc de pouvoir comprendre ce cinéma, quel lien il entretenait avec sa propre culture et comment son industrie fonctionnait : comprendre la culture japonaise à travers ses films mais aussi prendre du recul par rapport à ma culture anglaise.

Plus une comparaison entre les deux pays mais à travers leurs films respectifs ?

Plus que cela. Pensez au test de Rorschach : vous regardez des formes et vous exprimez ce que cela évoque pour vous. Quand je regarde des films japonais, je me retrouve dans certaines représentations, certaines idées philosophiques que je partage. Par exemple, dans mon livre Behind the pink curtain, je raconte l’histoire de l’industrie du film pornographique au Japon mais en réalité, j’explique l’histoire de la censure, l’histoire de la politique japonaise en faisant écho à cette industrie. C’est juste une approche différente de l’histoire, comme on le ferait avec d’autres sujets.

Donc, vous ne diriez pas que vous préférez le cinéma japonais au cinéma anglais ? Y-a-t-il des caractéristiques propres au cinéma japonais qui le rendent plus intéressant ?

J’aime tous les films, vraiment. Mais je pense que je suis plus attiré par les films japonais que les films français par exemple, peut-être parce que c’est une culture méconnue. Si ce n’était pas les réalisations japonaises, je me tournerais sans doute vers la Russie, assez fascinante. Là encore, l’histoire et la culture du pays est totalement différente de ce qu’on a vécu en Angleterre.  Quand j’étais jeune, personne ne savait ce qui se passait en Russie. On peut donc revenir dans le temps, voir ce que les Russes pensaient à cette époque. J’obtiendrais alors une vision de l’Histoire totalement différente.

Vous seriez donc plus attiré par les mystères que couvre un pays ?

Plutôt par son histoire culturelle, en essayant de me mettre dans la tête d’un autre. Revenons au Japon. Plus jeune, les Japonais étaient très critiqués par les médias occidentaux, personne ne les prenait au sérieux : « ce sont tous des sauvages, des kamikazes, … » , ce type de stéréotypes. En m’intéressant au sujet, j’attaque la culture de l’intérieur.

Mais qu’est-ce que vous aimez le plus dans cette culture maintenant que vous avez eu le temps de l’analyser de l’intérieur ?

J’aime beaucoup ces films qui relatent les années ’50, début ’60. C’étaient des films très professionnels, poussés par une énergie, celle d’une génération qui était née après la guerre, regardant vers l’avenir, optimiste. J’aime notamment les longs métrages de Seijun Suzuki parce qu’ils sont aussi esthétiquement très intéressants, avec une mise en scène et des prises bien éloignées d’Hollywood et ses personnages mangeant des hamburgers. Tout est différent : les couleurs,  la narration, le cadre, le jeu. La première fois ça vous semble venir d’une autre planète puis plus vous devenez familiers, plus vous remarquez les différences avec votre cinéma.

Qu’est-ce que vous conseilleriez donc aux novices qui voudraient découvrir le cinéma japonais ?

Je leur proposerais le premier film que j’ai vu : Branded to Kill. C’est un film de gangster, un film noir qui pourrait se situer n’importe où. C’est un film qui s’apparente à un rêve, très inventif car il reprend tous les clichés subis par les japonais pour qu’ils puissent s’y confronter. C’est très attirant mais aussi très étrange à la fois : un très bon exemple de film japonais.

Je pense aussi à Ballade of Narayama, un film qui a deux versions et dont celle de 1983 est magistrale. Son réalisateur est d’ailleurs Shohei Imamura, celui qui a réalisé le film projeté mercredi (NDLR : Pigs & Battleships). Le scénario porte sur l’histoire d’un village, il y a une centaine d’années, où le peu de nourriture a créé une solidarité sans pareille entre les habitants. Dans ce contexte, un mythe japonais est mis en avant : quand les parents ont 70 ans, ils deviennent une plaie pour la communauté. Le plus vieux fils est alors forcé d’amener son père ou sa mère jusqu’au sommet d’une montagne afin de le laisser mourir. Ce film montre alors ô combien la vie dans les villages était difficile à l’époque. Les personnages restent aussi très humains, loin d’être caricaturaux.

 

branded to kill 3

 

Mais pour des Occidentaux, ces films pourraient rester un ensemble de clichés. ..

Non. Dans Branded to Kill, il y a ce cliché culturel qui vous fait penser que les Japonais sont juste bons à copier les œuvres existantes à l’identique et à les reproduire à l’infini. Même si ce long métrage s’inscrit dans un genre reconnaissable [le film de gangster], il se présente aussi comme une comédie.

En imaginant que vous avez d’autres projets pour le futur, si on vous proposait de réaliser un film en coopération avec un cinéaste japonais, quelle serait votre réponse ?

(rires) Je crois que c’est une question intéressante car je connais énormément d’étrangers au Japon qui veulent devenir réalisateur. Pour moi, il est difficile de faire un film en s’emparant d’une culture toujours inconnue. Je ne peux pas prétendre maîtriser leurs usages. Le langage est par exemple tellement complexe que je ne pourrais jamais approfondir mon scénario. Et encore une fois, quand j’écris sur les films japonais, j’écris sur ce qui m’intéresse en utilisant ce cinéma comme un miroir voire comme un écho. D’ailleurs, quand j’imagine mes lecteurs, je les imagine Britanniques, rien d’autres.

Mais vous pourriez être le lien cinématographique entre l’Occident et le Japon, entre deux façons de penser. . .

Je pense que cela pourrait être le meilleur projet. Mais vous savez, je fais un film pour l’instant sur des champignons (les myxomycètes) qui se déplacent en se reproduisant et qui s’adaptent aux conditions… bref, il y a beaucoup de choses à dire sur ce sujet, vous regarderez le film. Tout ce que je fais, je le fais parce que ça me plaît. Vu l’évolution du paysage cinématographique japonais, je sais quels secteurs m’intéressent mais je connais aussi ceux qui n’intéressent pas le public. Si j’écrivais un livre sur les documentaires japonais des années ‘70, personne ne le lirait. Je ne sais pas combien d’autres bouquins j’écrirai mais peu importe : il existe de meilleurs moyens de le promouvoir en occident, ne fut-ce qu’en commençant par projeter leurs films en dehors de l’île!

Donc, écrire est plus pour vous une façon de remercier les artistes Japonais pour leur travail ?

Je n’aime pas l’idée de concurrence entre films, d’en désigner un meilleur que l’autre. Mon intérêt réside dans le fait de voir les gens sortir de la salle, se gratter la tête, se demandant ce qu’il vient de leur arriver puis d’y repenser deux jours plus tard, tellement soucieux qu’ils en auraient laissé des marques sur leur bras. C’est ici que réside mes envies : insuffler la réflexion chez chacun, qu’ils puissent voir leur vie quotidienne avec plus de recul, dans une perspective nouvelle.

 

pigs and battleships 1

 

Notre entrevue s’est poursuivie par un entretien plus informel, parsemé d’échanges cinéphiles. Chose étonnante : Jasper Sharp n’est pas convaincu que le cinéma français soit dans sa plus grande forme. Il a pour lui encore du mal à se renouveler. Faut-il y voir l’avis de l’expert ou un conflit Anglo-Français centenaire sur lequel il devrait prendre du recul ?

Benjamin Bourguignon

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