Les Misérables : une simple histoire d’amour ?

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La Pige a pu voir en avant-première l’adaptation cinématographie de l’adaptation en comédie musicale du roman de Victor Hugo, réalisée par Tom Hooper. Le film se paie une belle brochette d’acteurs (Hugh Jackman, Russell Crowe, Anne Hataway, Sacha Baron Cohen et Helena Boham Carter, rien que ça), qui ne chantent pas tous vraiment juste. Analyse.

Ah Les Misérables, quelle histoire quand même ! Cela fait 150 ans que Victor Hugo a signé le point final de ce qu’il considérait comme son œuvre majeure. Les années et les époques ne lui ont toujours pas donné tort, tant l’histoire continue à vivre et à revivre.

Si on en reparle, c’est évidemment à l’occasion de la sortie sur nos écrans de l’adaptation de la comédie musicale de Broadway, elle-même l’adaptation du roman. Malheureusement, autant d’adaptations ont fait perdre de sa couleur au roman initial.

Tout d’abord, voyons l’histoire elle-même. Bien sûr, d’un roman de 2.000 pages, on ne peut pas tout transposer à l’écran. Si le film fait déjà  2 heures 39 minutes (excusez du peu), impossible pour l’un des plus longs roman de l’histoire de la littérature française de ne pas perdre en subtilité. Je le comprends parfaitement.

Mon problème, ce sont les choix qui ont été fait, les parties qui ont été laissées tomber pour faire la place à d’autres. Car cela va avoir une certaine importance:  d’abord, on s’ennuie. Ensuite, l’histoire perd de sa cohérence.

Deux lignes de force

Pour ne pas spoiler l’histoire pour tout le monde (et aussi parce que ça serait horriblement long), on ne va pas la résumer ici. On peut se contenter de dire que le roman compte deux lignes de force. La ligne d’ « amour » d’abord : les personnages tombent amoureux, se perdent, se retrouvent, amour à sens unique, amour passionné, amour déçu, amour paternel et maternel aussi. Et puis, une ligne plus « sociale » : les personnages sont pris dans leur époque, ils doivent vivre ou survivre, ils se posent des questions sur la manière dont fonctionne le monde. Il y a une vraie réflexion sur la justice, sur l’éducation, savoir si un homme peut se réintégrer dans la société, et si oui à quel prix. Le héros de l’histoire, Jean Valjean, a passé 19 ans aux galères pour avoir commis le « crime » de voler du pain et d’avoir ensuite tenter de s’échapper. L’histoire commence avec sa libération, et il sera en permanence poursuivi par l’idée de se racheter une place parmi les hommes. On pourrait même lire le roman exclusivement à travers ce prisme-là.

Mais, et c’est là que le génie d’Hugo se marque, quand il dépeint une fresque crédible. Les personnages s’aiment. Et ils luttent pour vivre. Et l’amour et la lutte s’entrecroisent, sont indissociables l’un de l’autre. C’est parce que certains personnages sont dans l’impossibilité de s’aimer à cause de la société et qu’ils s’aiment tout de même, envers et contre tous, que l’amour devient beau et peut nous toucher.

Encore une fois donc, s’il n’y a pas l’amour et s’il n’y a pas la lutte, l’histoire perdrait son équilibre.

Et c’est en ça que l’histoire pourrait être intemporelle : elle nous parle de questions qui nous touchent encore aujourd’hui : l’amour et la société ; et le rapport entre les deux.

Et j’en viens à mon gros problème avec l’adaptation au cinéma de la comédie musicale : elle fait totalement l’impasse sur les questions de société qui agitent les personnages. Elle ne les met en scène que pour montrer que, quand même, l’amour, c’est pas tous les jours faciles, mais que tout va bien parce que, ouf, et suspens ! : l’amour gagne à la fin. Et les gentils aussi.

Marius et Cosette : les plus importants? 

L’amour principal du film, celui qui gagne et sur lequel on concentre l’attention : c’est celui entre Marius et Cosette, la fille adoptive de Jean Valjean. Or, Marius est un révolutionnaire républicain. Alors pourquoi, mais pourquoi (semble interroger la comédie musicale) Marius s’entête-t-il à vouloir faire la révolution contre le pouvoir en place alors qu’il vient de trouver l’amour, et qu’il a le droit de l’aimer dans la pauvreté et la misère ?

C’est oublier que Marius, comme les autres républicains en 1832, lutte contre l’instauration de la monarchie  de juillet imposée en 1830 (par une certaine frange des républicains eux-mêmes) et qui voit le retour d’un roi sur le trône de France après la Révolution de 1789. L’occasion justement pour Hugo de nous faire réfléchir sur cette époque et sur la pauvreté qui s’installe dans les couches les plus basses de la population, du fait des révolutions qui s’accumulent et des débuts de l’industrialisation. Thèmes éminemment actuels.

Les seules explications auxquelles nous avons droit? On les retrouve dans une des plus belles chansons du film, une des plus révolutionnaires aussi :

« There was a time we killed the king

A une époque, nous avons tué le roi

We tried to change the world too fast

Nous avons voulu changer le monde trop vite

Now we have got another king

Maintenant, nous avons un autre roi

He is no beter than the last

Il n’est pas meilleur que l’ancien

This is the land that fought for liberty

Voici le pays qui s’est battu pour la liberté

Now when we fight, we fight for bread

Maintenant quand nous nous battons, c’est pour du pain

Here is the thing about equality

Quand on parle d’égalité, il faut savoir que

Everyone’s equal when they’re dead

La seule égalité est celle des hommes morts »

Un peu court pour bien comprendre ce qui est en jeu, avouons-le alors que le film compte nombre de chansons d’amour ou d’âmes tourmentées qui se recommandent à Dieu en long et en large et même partout et tout le temps. Trop.

En plus, quand Marius le rebelle finit par se ranger des bagnoles avec la jolie mais insipide Cosette (Amanda Seyfried) lors d’un mariage des plus bourgeois,  il y a de quoi bouffer les accoudoirs de son siège.

Bref on s’ennuie un peu à voir l’amour sur-valorisé en permanence (pendant 2h39, rappelons-le) et occulter les questions sociales de l’histoire. Même si, il faut le reconnaître, une place de choix est laissée à l’âme du policier Javert (Russel Crowe) qui pourchasse Valjean et à ses tourments sur la justice (mais bon c’est pas super intéressant, à part pour Russel Crowe, qui chante mal par ailleurs) et que le choix d’une comédie musicale est une bonne idée pour restituer le lyrisme du roman. Dommage aussi pour Sacha Baron Cohen, qui reste coincé dans le rôle du comique de service.

En conclusion, le roman s’appelle « Les Misérables », et pas « Les Amoureux Transis », parce qu’il avait pour but de parler principalement de la misère, populaire et de l’époque ; et non pas de l’amour comme thème principal. Il ne suffit pas de jaunir quelques dents et de simuler la crasse sur quelques visages pour cela. Ce que les producteurs n’ont pas l’air d’avoir très bien compris.

Sortie le 20 février.

Nicolas Pochet (et un peu de Camille Wernaers)

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