Histoire de gros sous

Approchez, approchez. Laissez-moi vous raconter une histoire. Une histoire aventureuse, sur plusieurs continents et mettant en scène différents protagonistes qui feront rire ou pleurer. Mais attention, comme toutes les histoires, celle-ci a également une morale…

Il était une fois un homme normal. Au cours d’une péripétie sur laquelle on ne reviendra pas ici, celui-ci fût élu Président de la République Française. Il avait chanté pendant tout l’été la taxe à 75% sur les revenus au-delà d’un millions d’euros. Puis, quand la bise du pouvoir fût venue, il commença à essayer à peut-être, éventuellement, la mettre en place. Mais d’invraisemblables embûches l’attendaient encore sur le chemin, comme par exemple les vieux vicieux sorciers du conseil constitutionnel.

Pendant ce temps, notre protagoniste (ne l’appelons tout de même pas un héros) grelottait probablement de froid dans son château du Val de Loire/son hôtel particulier à Paris/sa villa à Trouville. Alors, pour se réchauffer, il mangea chez lui, dans sa poissonnerie/son épicerie fine japonaise/son restaurant « La fontaine Gaillon ». Et puis, quand on mange, on boit. Alors il s’arrosa le gosier de vins fins dans son bar à vin « Le bien décidé »/dans son bistrot « L’écaille de la fontaine » et dans ses vignes en Anjou/Bourgogne/Médoc/Hérault/Maghreb/Europe de l’Est et Amérique du Sud. Mais l’infortune lui planait dessus tel une épée de Damoclès, sans compter que l’obésité et l’alcoolisme eurent tôt fait de s’emparer de lui.

Et comme un malheur ne vient jamais seul, la rumeur de la fameuse taxe à 75% se faisait de plus en plus persistante…

Alors, il eu l’idée d’échapper à le dîme due à la République en s’exilant dans un Royaume septentrional voisin, la Belgique. L’idée était assez simple, puisqu’il suffisait d’y passer au moins 183 jours par an, et encore son mode de vie de troubadour international lui permettrais probablement une exception. Chez nous, dans notre plat Royaume, point de taxe à 75%. Point non plus de taxes sur les plus-values mobilières et autres tracas pour les gens de bonne fortune. Car le système est ainsi fait que l’exil fiscal en Belgique n’a pas d’intérêt pour ce qui concerne ses revenus tirés de ses pitreries d’acteur. Mais pour ce qui concerne toutes les activités annexes, la gestion de ses entreprises, etc. Cela peut s’avérer… intéressant. Une fois en Belgique, il lui serait aussi possible de s’envoler pour le Royaume de Monaco, où la fiscalité est encore plus avantageuse ; alors que cela n’est pas possible depuis la France.

Devant le tumulte provoqué par son départ, la République était au bord de l’émeute. Même entre les acolytes de l’homme normal et notre compère, les noms d’oiseaux fusaient.

C’est alors qu’arriva, de là où le soleil se lève, tel un paladin d’une époque révolue sur son destrier blanc, le sauveur de notre compagnon de fortune. En s’accrochant de manière douteuse au pouvoir de sa Fédération de Russie, il s’était aussi accroché à des privilèges, et il en usait pour offrir l’hospitalité à son ami (car ils étaient amis!) (alors qu’ils ne parlaient pas la même langue, mais ce n’est qu’un détail dans cette histoire). Son regard disait à notre protagoniste : « Je protège les ours blancs, tu ressembles à l’un d’entre eux,  je te protège. D’ailleurs désormais, « ours blanc » sera ton surnom : ours pour ta carrure et blanc pour ton innocence ». Nul doute que l’ivresse du pouvoir troublait sa vue.

« L’ours blanc » en question, assez concerné par sa bourse on l’aura compris, se dit : « J’accepte la nationalité, même si je sais pas pourquoi il fait ça l’autre. Tout ce qui m’évitera de dépenser des sous, moi j’accepte ». Il est vrai que le système fiscal russe lui permettra peut-être de payer ses impôts en Russie, sans même devoir y résider. Et que la fiscalité y est outrageusement avantageuse pour un roturier comme lui puisque l’impôt n’est pas progressif mais fixé à 13% pour tout le monde.

Pendant ce temps, les critiques pleuvaient toujours sur lui, de partout désormais…

Avec un pareil début de scénario en béton (hum), je suis sûr de tenir le bon bout. Si j’arrivais à engager un grand acteur français, je pourrais sans doute en faire un film et partager mon idée au monde, peut-être ouvrir l’horizon culturel de certains et  faire de «l’art » (re-hum). Voyons voir, dans les grands acteurs français, qui y a-t-il que je pourrais engager ? Un acteur connu… Qui aime les films de cape et d’épée… un certain Gérard Depardieu, par exemple !

Voyons voir, combien devrai-je le rémunérer. En tant qu’acteur, il a gagné 2 millions d’euros en 2010. 380 000 euros en 2011. Seulement 380 000 ? Car «Il a accepté un film décalé comme Mammuth car certaines scènes lui ont rappelé son père et son fils Guillaume qui reste quelqu’un de très important dans sa vie», confie son agent Betrand de Labbey (mais on sait en tant qu’entrepreneur, investisseur, etc. il a gagné beaucoup plus). Oui mais moi je ne fais pas de films qui risquent de lui rappeler son père et son fils. Et s’il veut que je le paie au salaire « normal » pour lui je n’aurai pas beaucoup d’autres choix que d’accepter ou de renoncer à lui.

Mais pourquoi est-ce que j’aurais besoin d’un grand acteur en fait ? Je pourrais m’en passer. Oui mais. Mais non, en fait. Si je veux un certain budget à un moment ou un autre, je vais avoir besoin de stars. Pourquoi ? Parce que la révolution numérique entraîne certains effets. Les gens vont de moins en moins au cinéma. S’ils y vont, les stars sont un atouts majeurs, certes, mais pas déterminant. Les boites de production gagnent de moins en moins via les entrées de ciné. Alors, elles se rabattent sur la deuxième vie du film. La télévision. Car internet a encore peu changé la vie du petit écran et celui-ci reste un modèle encore assez rentable. Mais pour conquérir l’audimat, les chaînes de télévision exigent des stars. Et elles font connaître ces exigences au monde du cinéma, qui, sans autre modèle viable, obtempère. Il faut encore se poser la question de savoir pourquoi les chaînes de télévision fonctionnent ainsi. C’est par obligation légale. Tout cela participe donc d’un gigantesque financement indirect. La boucle est alors bouclée, les « stars » se retrouvent encore en position de force pour négocier des cachets mirobolants pendant que les entrées en salle chutent de plus en plus, preuve en est que ce ne sont ni les stars ni un gros budget qui font automatiquement un bon film.

La question de la rémunération des acteurs n’est qu’une partie du problème. C’est le système tout entier qu’il faut remettre en question. Il faut se redemander à quoi cela sert de faire un film. Gagner de l’argent ? Est-ce une bonne raison ? Il existe sans doute des milliers de raisons, mais faire de l’argent n’en est pas une bonne. Ce n’est pas pour cela que les personnes qui travaillent dans ce métier doivent vivre de bobines et d’eau fraîche. Un autre modèle est à inventer, où les rémunérations des acteurs seraientt décentes par rapport aux travailleurs de l’ombre du cinéma (salaire mensuel moyen à temps plein en France : entre 3200 et 4500 euros bruts par mois). Et où les boites de production n’ont pas comme unique objectif d’engranger plus de bénéfices. Voici une proposition pour aller en ce sens par exemple : « Payons les acteurs en fonction du budget ».

Depardieu et son statut de « star », c’est donc aussi de l’argent qui échappe à la collectivité. Gageons qu’il accepte le CDD qui lui a été proposé à 400 euros par mois en Sibérie. Il y aura alors plus d’argent pour soit réaliser plus de films, soit mieux payer les travailleurs du cinéma français.

 Nicolas Pochet

1 Comment

  1. Thibault B.

    10 janvier 2013 at 9:02

    L’industrie du cinéma, est un exemple parfait de domaine ou la rémunération est trop souvent anti-proportionelle aux résultats et du travail fourni. Tandis que certains travaillent dur pour gagner un salaire décent, d’autres profitent de leur popularité, de leur statut, de leur capital.

    Le plus choquant en ce qui concerne notre cher Obélix national ( il s’en ai fallu de peu… ) c’est qu’il le fait au mépris de toutes les personnes victime d’un régime pas loin d’être autoritaire, fédération ou les camps de travail sont légions (ou « colonies de rééducation » ) et ou les journalistes ne peuvent faire leur travail librement sans menace d’être éliminé.

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