La saga des Platanes

C’est l’histoire d’une poignée d’irréductibles. Seuls contre tous, ils se sont levés contre un projet qu’ils estiment injuste : l’abattement, puis la mise en danger des platanes de l’Avenue du Port. Bon exemple de mobilisation citoyenne. Créative et pugnace. Voici la saga des platanes.

Ils se dressent de toute leur hauteur sur les pavés inégaux de l’Avenue du Port. Leur ombre verte en ont vu passer, des vies et des histoires. La dernière en date les concerne directement. Car ces 300 platanes sont mis à mal par un projet de réaménagement de l’avenue qui les abrite. C’est vrai qu’elle fait un peu vieillotte, l’avenue du Port, à l’heure des autoroutes à six voies et de l’internet haut débit. Il faut dire qu’elle a été construite vers 1906, pour desservir les nouvelles installations portuaires bruxelloises. Les gros pavés, qui supportent alors les chariots lourds de matériaux, s’accompagnent, dès 1927, des premiers platanes, censés réduire l’évaporation des eaux du canal et fournir de l’ombre aux chevaux qui tirent les bateaux. S’étendant sur 18, 50 mètre de largeur, c’est un sacré morceau de l’histoire de Bruxelles. Qu’on a tout simplement laissé dépérir : les derniers travaux de redressement des pavés datent des années 70.

Recouverte de béton

Maintenant que le début de l’histoire des platanes a été plantée, remontons à octobre 2008. Ce mois-là, le projet de réaménagement de l’avenue du Port est présenté à l’enquête publique. Visée par le BILC (projet de centre logistique de distribution qui prévoit que de nombreux camions empruntent l’avenue), elle doit être recouverte de béton. Le projet de réaménagement provoque une levée de bouclier unanime de la part des comités de quartier et de nombreuses associations. La commission de concertation passe outre leurs remarques et le permis est néanmoins accordé.

En juin 2009,  le nouveau gouvernement bruxellois inscrit dans son programme le projet de l’avenue du Port. Aucun parti au pouvoir ne fait pourtant campagne sur ce thème. Le projet du BILC, lui, qui justifiait aux yeux du gouvernement précédent le bétonnage de l’avenue, est abandonné au profit du site de la gare de Schaerbeek. Mais en octobre 2010, la Ministre des travaux publics lance un appel d’offre pour l’attribution du marché. Les comités et associations réclament l’abandon du projet, totalement injustifié depuis l’abandon du BILC. Ils demandent le maintien du caractère industriel et patrimonial de l’avenue, la sauvegarde des platanes et proposent un aménagement provisoire d’une piste cyclable en attendant que le projet soit remanié.

En mars 2011 pourtant, alors que le printemps pointe son nez, la Ministre Grouwels signe le contrat avec l’entrepreneur Verhaeren, sourde aux multiples requêtes de la société civile. Les habitants se mobilisent de plus belle. Enchaînements aux arbres, flash-mob et adoptions des 300 platanes par 300 riverains. Début août 2011, une affiche géante est installée sur la place Sainctelette, éveillant enfin l’intérêt des médias et de l’opinion publique.

 

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Plus de 10.000 personnes signent la pétition et de nombreuses personnalités bruxelloises rallient le mouvement. Les habitants proposent un contre-projet, moins cher, respectant les platanes et les pavés et proposant un cheminement cycliste équivalent. Les déclarations politiques se multiplient en faveur du projet des habitants. La section locale bruxelloise du Parti Socialiste et le secrétaire d’Etat Emir Kir, la section locale bruxelloise du CDH, Ecolo et ses représentants au gouvernement, Groen et Bruno De Lille et la section locale du VLD se prononcent publiquement contre le projet de Madame Grouwels. Politiquement, la Ministre Grouwels semble totalement isolée. Le 28 août 2011, les militants organisent la Fête du Stadsboom, qui détourne celle du Meyboom  (fête du folklore bruxellois qui commémore une querelle entre Louvainiste et Bruxellois à propos d’une taxe sur la bière, elle consiste à planter, tous les 9 août, un hêtre entre la rue des Sables et  la rue du Marais avant 17h. Sinon, c’est aux Louvainistes que reviendrait ce droit). Le lendemain, le gouvernement se réunit et prend connaissance d’une note préparée par la Ministre Grouwels qui affirme que l’abandon du projet coûterait près de 5 millions d’euros à la Région et ferait perdre trois ans avant qu’un nouveau projet ne soit mis en œuvre. Le 31 Août 2011,  les comités et associations décortiquent la note Grouwels, prouvent que leur projet revient moins cher à la collectivité et proposent de s’expliquer devant le gouvernement.

 

Le projet est arrêté

Début septembre 2011, le gouvernement décide de maintenir le projet, toujours sans la moindre concertation avec les habitants. Alors que le chantier doit commencer le 5 septembre, Inter-environnement Bruxelles dépose plainte au Parquet. Le procureur du Roi pose les scellés sur le chantier et les travaux sont arrêtés. Un mois plus tard, le jugement tombe et donne raison aux riverains : la Région bruxelloise n’a pas respecté plusieurs de ses propres règlements en matière d’urbanisme. Le projet est officiellement abandonné trois semaines plus tard, le gouvernement renonçant à faire appel de la décision.

En décembre 2011, les riverains de l’avenue du Port sont élus « Bruxellois de l’Année » par les lecteurs du Vlan et se voient remettre le prix devant le gratin de la politique bruxelloise.

 

C’est la fin du 1er acte de la saga.

 

Un nouveau projet dommageable aux platanes

Dès l’abandon du projet, les riverains demandent que les trottoirs de l’avenue soient entretenus (plus aucun entretien n’a été réalisé depuis 40 ans, ni de la chaussée, ni des trottoirs, ni des arbres), voire aménagés en pistes mixtes trottoirs/pistes cyclables. Des discussions ont lieu à plusieurs reprises entre les comités de quartiers et des représentants d’associations de cyclistes. La Ministre Grouwels joue la carte de ces cyclistes pour imposer un projet provisoire de 2,5m de large, en asphalte. Ce projet, qui nécessite des fondations de 30 à 40 cm, engendrerait des dégâts irrémédiables aux racines, ce qui signifieraient, à moyen terme (3 à 5 ans), la mort quasi assurée des platanes. D’ailleurs, l’abattage de marronniers de l’avenue Louise, en juillet 2012, l’a confirmé : leurs racines avaient été abîmées par des travaux d’aménagement du quai du tram, en 2007. Lors de cette négociation, les cycliste jouent un rôle ambigu, et se désintéressent du sort des arbres.

Le 9 Septembre 2012, c’est la  2ème Fête du Stadsboom, sous la slogan « Touche pas à mes racines« . Des chansons parodiques sont créées.

En octobre 2012 : abattage de 28 arbres malades. La Ministre Grouwels promet de replanter les arbres abattus. On apprendra mi-novembre que le permis de replanter n’a pas été accordé. Le 12 Novembre 2012, les travaux de « réfection » des trottoirs débutent et le saccage des racines est évident, malgré la promesse de la Ministre de s’y prendre avec précautions.

 

 

 

« Ces arbres dérangent-ils ? »

« Les riverains se posent la question : ces arbres dérangent-ils ? Ou le but serait-il faire comprendre aux citoyens que, même lorsqu’ils remportent une victoire, au bout du compte, ils sont toujours perdants ?« , s’interroge Isabelle Marchal qui a milité depuis le début contre les projets de réaménagement de l’avenue. Car ce n’est pas seulement une histoire de gros arbres, cette saga pose aussi la question de notre démocratie. En dehors des périodes d’élection, les citoyens reçoivent-ils de l’attention ? A-t-on le droit de nous exprimer et d’être entendus par des gens censés nous représenter « démocratiquement » ?

Le 30 Novembre 2012, une action de blocage symbolique du chantier est menée. Le fonctionnaire responsable du chantier montre son incapacité à répondre à des questions simples concernant « son » chantier.

 

 

Pourtant, les militants de l’avenue du Port ont des propositions concrètes et moins coûteuses, comme par exemple le sable ternaire. Aucune n’a été prise en compte par les autorités. Un combat éprouvant et parfois un peu décourageant. « Sur la durée, une mobilisation citoyenne connaît toujours des hauts et des bas : tous ceux qui se sont engagés dans cette lutte ont une vie, un travail, une famille… Ils le font donc en dehors de leurs heures. Sur des mois et des années, c’est très difficile de maintenir le niveau d’une mobilisation constant et les politiques le savent. Mais on a pu vérifier, lors de l’action de blocage de la pelleteuse, que le citoyen lambda continuait de nous soutenir : les automobilistes qui passaient à notre hauteur klaxonnaient, nous faisaient le signe V de la Victoire : c’est un combat qui a marqué les esprits« , sourit Isabelle Marchal.

Les militants aimeraient arriver à faire arrêter les travaux tels qu’ils se déroulent (sans précautions), même si leur marge de manœuvre est très mince (car juridiquement, l’entretien est plus difficile à attaquer qu’un chantier issu d’un appel d’offre avec permis d’urbanisme à la clé), et à faire replanter les arbres malades abattus en 2007  et en 2012. « Et surtout, on aimerait que l’on prenne plus en compte la parole du citoyen. On continuera de les harceler quoi qu’il arrive« , termine Isabelle Marchal.

 

Pour en savoir plus

 Camille Wernaers

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