Aerosmith essaye de prendre une nouvelle dimension

Onze ans après leur dernier album studio, le groupe de hard rock américain Aerosmith revient avec son 15ème album : Music from another dimension ! Le groupe avait sorti un album de reprises blues (Honkin’ on bobo) en 2004 mais leur dernier album de compositions originales (Just Push Play) remonte déjà à 2001. Le groupe est en confiance et travaille en studio avec des gens qu’il connaît parfaitement. Mais même si c’est ce dont ils ont sans doute besoin à ce moment de leur carrière, l’arme est à double tranchant puisque cela peut souvent représenter dans l’industrie musicale un frein en termes de créativité, d’originalité et de « dépassement de soi ». A lire si cela se confirme ou pas…

Les sessions d’enregistrement pour cet album ont commencé dès 2006 selon certaines sources. Un nombre important de sessions et d’endroits (le groupe a enregistré dans pas moins de huit studios différents) ont été nécessaires. Cette discontinuité dans la création laisse entrevoir la difficulté qu’ils ont eu à enregistrer ces nouveaux titres. La majorité des artistes se contentent en effet habituellement d’un ou deux studios pour enregistrer. Des sessions d’enregistrement qui durent aussi longtemps, c’est également inhabituel, même s’il n’y a pas de durée « idéale ». Cela dépend de la productivité de l’artiste et de l’intensité des sessions. Dans le cas présent, Aerosmith se retrouvait de temps en temps en studio pour jammer mais sans avoir forcément la volonté d’en ressortir avec des compositions à mettre directement sur l’album.

 

Un nouvel album qui n’a bien failli jamais se faire

Petit retour en arrière sur la genèse pour le moins compliquée de l’œuvre ou comment un groupe de rock de cette envergure, qui souffle ses 42 bougies en 2012, peut-il encore laisser les tensions interpersonnelles compromettre son avenir.

Le point de départ emblématique de cette crise a été la chute de scène de Steven Tyler en août 2009. Le groupe est contraint d’annuler le reste de sa tournée et, pendant son hospitalisation, Steven n’a aucun contact avec les autres membres du groupe. Suite à cela, il décide de quitter le groupe et de travailler en son nom propre. Le reste du groupe n’a pas perdu de temps de son côté puisque après 40 ans de carrière avec Steven Tyler aux vocals, les musiciens sont déterminés à continuer avec un autre leader, en l’occurrence Lenny Kravitz (qui a toutefois décliné l’offre). Au cours du même mois de novembre 2009, Tyler rejoint le sideproject de Perry sur scène pour une reprise de Walk this way au cours de laquelle il assure ne pas quitter le groupe. Fin de l’histoire ? Non, pas tout à fait…

Un nouveau rebondissement intervient le 22 décembre. Tyler rentre en cure pour lutter contre son addiction aux antidouleurs qu’il prend régulièrement pour soigner des blessures aux pieds, aux genoux et aux jambes après des décennies de scène et alors qu’il a déjà 61 ans. Le mélodrame s’amplifie un mois plus tard lorsque Joe Perry annonce la tenue d’auditions pour trouver un nouveau chanteur. Il justifie alors ce choix par le fait que la convalescence de Tyler devrait durer un an et demi, et que le groupe souhaite continuer à jouer entre-temps. Cette fois, c’est l’avocat de Steven Tyler qui siffle la fin de la récréation et menace le groupe de poursuites judiciaires s’il n’abandonne pas l’idée de remplacer Tyler. Tout est bien qui finit bien.

Rappelons qu’il ne s’agit pas là de la première grosse crise interpersonnelle traversée par le groupe. En 1979, les addictions et les conflits ont raison de Joe Perry, le guitar hero du groupe, qui claque la porte. Il est imité deux ans plus tard par son compère Brad Whitford. Orphelin de ses deux guitaristes, le groupe entame une nouvelle décennie qui s’annonce bien sombre. Le retour des deux hommes en 1984 et une nouvelle maison de disques, Geffen Records, vont remettre le groupe d’aplomb et lui permettre de goûter à nouveau au succès en 1987 avec Permanent Vacation.

 

Retour en 2012 avec cet album

15 titres sont présents sur cet album pour une durée d’écoute de 68 minutes, il s’agit donc d’un format tout à fait classique. Une édition « deluxe » avec trois chansons supplémentaires est également disponible, c’est celle que nous avons écoutée pour vous.

Legendary child, Lover alot, What could have been love et Street Jesus ont été choisis comme singles pour promouvoir l’album. A noter que le groupe (ou plutôt Columbia, sa maison de disques) s’y est pris particulièrement tôt puisque le premier single est sorti dès le mois de mai 2012, soit six mois avant la sortie de l’album. Les maisons de disques sortent généralement le premier single un mois ou deux avant l’album en guise de teasing, mais pas plus. L’explication vient ici du fait que Steven Tyler ayant rempilé pour une deuxième saison comme juge dans l’émission American Idol, le groupe a joué Legendary Child pour la première fois lors de la finale de la saison. Par un heureux hasard, le single est sorti 24 h avant la diffusion de cette émission qui est généralement suivie par 20 à 30 millions d’américains. Ajoutons enfin que l’album prévu à la base pour l’été 2012 a lui été postposé de quelques mois pour laisser à Steven Tyler le temps de terminer tranquillement son rôle de juge dans ladite émission.

Même si la musique prime sur tout le reste, il faut avouer qu’en terme d’image, de valeurs, de crédibilité, de « rebel attitude » (devenue cliché de nos jours mais historiquement liée au bousculement des conventions qui a donné naissance au genre musical rock’n’roll), cela fait tache. Les fans du groupe, et les fans de rock en général, doivent encore se demander comment des American Idol’s, des vraies celles-là, en sont arrivées là.

 

Musique maestro!

 

 

La basse “menaçante” et le gros son de guitare dans les couplets ne parviennent pas à faire oublier le côté formaté de la composition avec ce refrain au combien consensuel et simpliste, destiné à être facilement entonné par tout un stade. D’accord, c’était peut-être le but recherché…

 

 

Titre explicite, piano et balade romantique à la clé. Point positif : Steven Tyler a plus d’espace pour faire entendre ce dont il est capable vocalement.

Comme souvent, les morceaux choisis comme singles ne sont pas forcément les pistes les plus intéressantes musicalement. Ces deux extraits font certainement partie des chansons les plus abordables, les plus catchy du disque. Elles indiquent un ton, une couleur mais une écoute de l’album dans son intégralité est nécessaire pour en saisir les meilleurs moments.

Les fans de longue date comme les fans d’un rock plus nerveux seront certainement plus séduits par les deuxième et quatrième extraits de l’album, Lover alot (peut-être le meilleur morceau de l’album) et Street Jesus, qui s’éloignent des compos trop formatées et des ballades pop pour renouer avec un hard rock qui a fait les beaux jours du groupe dans les années 70.

Lover alot, Street Jesus et Oh yeah font certainement partie des meilleurs moments de l’album et sont, en même temps, les morceaux qui bougent le plus. Ce n’est pas vraiment un hasard puisque c’est sans doute avec ce type de compositions qu’Aerosmith se réalise le mieux.

Oh yeah, deuxième piste de l’album, représente le véritable début de l’album après le faux départ que constitue le décevant Luv xxx. Joe Perry montre la voie à suivre, armé de sa guitare, et l’impression générale du morceau est qu’on retrouve la « griffe Aerosmith ».

Le problème est que, comme souvent depuis les années 90, le groupe essaye de plaire à tout le monde en alternant coups de griffe (Oh yeah, Out go the lights, Street Jesus, Lover alot) et caresses de la patte (Tell me, What could have been love, Can’t stop lovin’ you, We all fall down).

Ne nous voilons pas la face, la guitare de Joe Perry et, dans une moindre mesure, celle du fidèle travailleur de l’ombre Brad Whitford, ont toujours été la principale raison pour écouter Aerosmith, et continuent à l’être aujourd’hui. Sans quelques gros riffs et/ou solos pour relever un peu la sauce, une bonne partie de l’album paraîtrait bien fade. Pour ne pas avoir l’air binaire non plus, reconnaissons qu’une balade introspective comme Tell me, guitare acoustique et accents bluesy, peut aussi se révéler intéressante

En conclusion, il n’y a rien de vraiment révolutionnaire sur ce disque, tant du point de vue de la musique que des thèmes explorés. A titre indicatif, le mot « love » revient déjà quatre fois en 15 titres. Cela rappelle la redondance du mot « rock » sur le dernier AC/DC (Black ice, 2008) qui revenait lui aussi, tiens tiens, quatre fois en 15 titres. Étrange, non ? Ces deux groupes emblématiques dans l’histoire du hard rock connaîtraient-ils la même panne d’inspiration ? A sa décharge, le groupe australien n’a jamais eu la prétention de vouloir révolutionner le monde de la musique et s’est toujours concentré sur ce qu’il sait faire de mieux : un rock roots, brut, simple mais efficace.

Bref, revenons à Aerosmith, puisque cette chronique leur est consacrée. Ce manque d’originalité, d’inspiration, est au fond un peu dans la veine de ce tout ce qu’a produit le groupe depuis le très bon Pump (1989). Après plus de 20 ans de compilations plus ou moins réussies, de vidéos (plus réussies celles-ci) qui ont fait les beaux jours de MTV, et au final d’albums plus proche du pop/rock que du hard rock, le navire Aerosmith tout juste sorti d’une tempête existentielle parvient à se maintenir à flot. Pour combien de temps encore, on ne le sait pas. Mais même si l’horizon n’est pas des plus dégagés, les amoureux du rock garderont toujours un œil sur ce que devient ce groupe de légende sans jamais oublier de se replonger avec délectation et nostalgie sur les instants les plus glorieux de son passé.

Loïc Buisseret

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