Trente millions d’amis, ou comment j’ai raté le vainqueur de la chanson estudiantine de l’année

C’est le genre de conversation qu’on aimerait éviter quand on prétend vouloir devenir un journaliste bien sous tous rapports.

« Oui, Edouard, excuse-moi de te déranger. Oui, bien rentré, je sais plus. Bon, je t’appelle parce-que… j’aimerais savoir qui a gagné, en fait. Oui, j’ai eu un souci, disons…  une légère amnésie. Non, rien de grave. Quel groupe ? Le même que l’année dernière, bien. C’était quoi le thème ? Oh, les animaux. Bien. Tu veux dire… l’amour entre animaux ? Non, entre humains et animaux. Ah, OK. Et sinon, bien rentré de ton côté ? »

Vous l’aurez compris, ce vendredi s’ouvrait la trente-huitième édition de la la chanson estudiantine à l’ULB. Un événement goupillé par le fameux cercle des étudiants en polytechnique, qui s’est tenu cette année dans l’amphithéâtre Janson. Le principe est simple : un jury aussi expert que mélomane, composé aussi bien d’étudiants que de professeurs, jugeait une vingtaine de groupes venus des quatre coins de la Belgique pour tenter d’emporter le titre de chanson estudiantine de l’année. Au menu : des classiques, mais aussi des chansons originales, aux thèmes aussi divers que variés (bien que le triptyque sexe-alcool-animaux se soit nettement dégagé au cours de la soirée).

C’est devant l’amphithéâtre que j’aperçus les premiers groupes : bardés de guitares, de tambourins ou d’accordéons, ils s’avançaient fébrilement en direction des coulisses. Hommes, femmes, pingouins, tous avaient à cœur de faire valoir un certain talent pour la métaphore, qu’elle soit sexuelle, alcoolique, voire zoophile, donc. Ce fut le cas : après un démarrage en fanfare (assorti d’un balais aérien de toute beauté), les groupes ont tout simplement régalé un amphithéâtre plein à craquer, qui reprit en chœur les plus belles strophes des étudiants sélectionnés (car oui, sélection il y a eu, qui eurent cours les semaines précédent cette belle soirée) : de la traditionnelle Marche des étudiants aux plus osées analyses sociologiques ayant trait à la sexualité des jeunes adultes que nous ne serons bientôt plus, nous assistâmes à un véritable déploiement de joie, de fierté et d’unité estudiantine.

Et puis… la bière. Des litres de bière. Des hecto-plastrons de bière. La première, c’est toujours un peu pour se chauffer, pour se donner du baume au cœur, comme on dit. Ensuite, c’est pour trinquer avec la charmante voisine d’à côté, elle qui reprit en chœur (et avec cœur), un très beau couplet sur la façon d’aborder la pédophilie avec humour. La troisième, c’est pour se mettre dans la peau d’un japonais ivre célébrant son premier jour de congé en quatre ans dans quelque Karaoké rose fuchsia de la banlieue de Tokyo. La quatrième, c’est parce-que la bière, c’est quand même moins fort que le saké, donc tu peux y aller, coco, en plus la fille a l’air d’apprécier ton côté japonais bourré. La cinquième, parce-que t’as déjà oublié que c’était déjà la cinquième. Et ainsi de suite.

Vint la fin, les délibérations d’un jury tout aussi enthousiaste que moi et le sacrement du vainqueur. Sauf que. Sauf que toi, tu n’es plus dans la peau d’un japonais ivre. Non, toi tu es dans la peau du gars qui vient de s’époumoner quatre heures durant en buvant de la bière, oubliant par là-même de faire les photos promises à ton rédacteur en chef adoré, et te voilà à faire du gringue à cette fille, psalmodiant tantôt le curé pédophile de la chanson de bidule, tantôt le vieux type qui s’en est allé faire le con sur scène et que tout le monde, sauf toi bien sûr, semblait connaître, et qui s’avéra en fait être un éminent professeur de polytechnique.

Tout cela pour en tirer deux conclusions : la bière est une sale traîtresse et le festival organisé par ces petits félons de polytechnique vaut son pesant de cacahuètes au whisky. Ce cher Edouard, qui participait pour la première fois activement à l’organisation, m’a confié que le budget fut quelque peu serré cette année. En fait, même, il se réduit d’année en année. S’ils vont rentrer dans leurs frais ? Pas sûr, mais on s’en fout un peu. Ce qui comptait, me dit-il, c’était de passer un bon moment. Il le fut. Quant au vainqueur, hé bien, sachez seulement que leur chanson s’appelait 30 millions d’amis. Je vous laisse tirer les conclusions qui s’imposent et retourne me coucher de ce pas.

 

Plein de photos faites par des gens (plus consciencieux) par ici!

Clément Boileau

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