L’édito du lundi : la plus mauvaise des mauvaises idées de la semaine

Chaque lundi, les deux co-rédacteurs en chef analysent et décryptent un fait marquant de la semaine écoulée par un édito et une caricature acerbes. Ne ratez pas cette nouvelle occasion de vous informer. A bientôt ! 

Camille Wernaers et Cédric Dautinger

Il y a des semaines comme ça, où on ferait mieux de même pas se lever. Du tout.

Cette semaine, Israël a eu la mauvaise idée de lancer des raids meurtriers sur la Bande de Gaza. L’opération « Pilier de la défense » (sic) a commencé mercredi. C’est peut-être le Hamas qui est visé mais c’est la population qui en prend plein la gueule. Comme d’habitude. Après de tels actes, le Hamas n’aura d’ailleurs aucun problème a trouver de nouveaux sympathisants. Israël aura de nouvelles excuses pour leur taper des bombes dessus. On prend les mêmes et on recommence.

Pendant ce temps, la communauté internationale a la mauvaise idée de se torcher le pet. Diplomatie, tu parles. Ils sont pas super diplomatiques les Israëloches. En même temps, c’est normal. Le reste du monde les regarde bouche-bée en demandant un « cessez le feu ». C’est pas ça qui les empêchera de penser qu’ils sont les rois du monde. Et si on arrêtait de les ménager comme une maman débordée face à des gosses obèses faisant de sérieux caprices. Qui va oser leur foutre une tarte ? Qu’ils apprennent un peu à tendre l’autre joue.

Autre mauvaise idée de la semaine, la publication d’extraits de la médiation entre Jean-Denis Lejeune et Michèle Martin par une journaliste de Sudpresse, groupe connu et reconnu pour ses articles de qualité, ne frôlant jamais, oh grand jamais, le caniveau. En cause? Le GSM à écran tactile d’un des médiateurs présents sur place, qui, en tombant par terre, a rappelé la journaliste à l’insu de son propriétaire. Il lui avait répondu « pas de commentaires« , c’est finalement 57 minutes de l’entrevue qu’elle a pu entendre. Et enregistrer (malgré un vif démenti de la rédaction). Il n’y a qu’en Belgique qu’on entend des histoires pareilles… Bien mieux que le bon vieux stéthoscope pour écouter aux portes: le smartphone qui part en couille.

Déontologie journalistique de base, connait plus. Ça intéresse qui ce que Lejeune à pu dire à Martin, et vice-versa? Est-ce que cela va aider à mieux comprendre le monde qui nous entoure? Les enjeux de certains débats? Chercher un scandale à deux euros et demi en raclant les fonds de tiroir d’une affaire assez glauque comme ça, pas de doute par contre.

En cherchant l’audience à tout prix, sûr qu’on la trouve. Mais on a que l’audience que l’on mérite. On a aussi que le journalisme que l’on mérite. A mériter. Euh. Méditer.

La plus mauvaise des mauvaises idées de cette semaine, c’est à Jean Hindriks qu’on la doit. « Jean qui ? », me direz-vous. Jean Hindriks est un économiste bienveillant (sic), il travaille pour un lobby nommé Itinera Institute, qui se présente ainsi sur son site (et en profite pour parler de la « situation » de la Belgique) :

« La situation est effectivement préoccupante, mais elle n’est pas sans espoir. Nous croyons en l’avenir. Nous croyons en la Belgique et en ses régions. Ensemble, nous avons tous les moyens de faire combiner la croissance économique et la protection sociale. Et ce, dans l’immédiat mais aussi pour les générations futures. C’est possible!
 
L’Itinera Institute mène le débat et donne des conseils pour des réformes structurelles. En toute indépendance. Sans lien politique. Au-delà des associations d’intérêt ou des structures d’Etat. Pour une croissance économique et une protection sociale durables« .
Depuis quand vendre son âme aux entreprises est une bonne manière d’être « indépendant »? C’est que Jean Hindriks est un homme inquiet. Il s’inquiète pour notre carrière, nos emplois, à nous étudiants. C’est chou. Il s’inquiète surtout pour les entreprises qui manquent de « capital humain ». C’est tout de suite moins chou. Il n’y va d’ailleurs pas par quatre chemins dans une interview pour le journal Le Soir ( 14 novembre 2012, p.12) : il faudrait instaurer la quasi-gratuité des études supérieures pour les filières dont les entreprises ont besoin. Et faire payer bonbon les autres étudiants. Un étudiant en Journalisme ou en Romanes paierait ainsi plus qu’un étudiant en Ingénierie pour avoir le « droit » de faire ses études.
Il propose que les entreprises « aident » les filières dont elles ont besoin, en offrant des bourses aux plus pauvres par exemple. « Tout ne doit pas se faire par financement public« , dit-il. Proposition plus qu’indécente, à l’heure où les étudiants manifestent pour dire que l’enseignent supérieur est sous-payé. Tout l’enseignement supérieur. Proposition indécente aussi parce qu’on voit se profiler un système où les plus pauvres n’auront d’autres choix que d’accepter la bourse amenant à ces études précises et où les plus nantis auront encore le choix de leurs études.
Mais ça tombe super bien, moi aussi je crois en plein de choses. Je crois en une université qui apprend à penser. A se poser des questions. A se tromper. Je crois que l’université devrait être non-élitiste, et que chacun et chaque choix doit y trouver sa place. Je sais que des études supérieures, c’est d’abord des expériences, des rencontres, des lectures, des déconvenues.
Ne vous inquiétez pas M. Hindriks. J’ai étudié le journalisme. A part un sérieux esprit critique qui me fait recracher mon café matinal en lisant votre interview, je n’ai aucun problème grave, merci bien.
Le monsieur est pourtant très clair. Il faut formater les étudiants « pour des besoins structurels« . Peu importe le pourquoi ceci dit. Vouloir « formater » des êtres humains, même si ce ne sont que des étudiants, ça fait toujours mal au coeur. C’est ce que dénoncent déjà les désexcellents, au sein de nombreuses unifs belges. Car l’université n’a pas à répondre aux besoin du marché, encore moins quand celui-ci se montre souvent imprévisible.
Les filières dans lesquelles on laisse encore réfléchir et qui ne suivent pas les diktas du marché sont peut-être celles dont sortiront les gens qui, un jour, réinventeront un nouveau système. Parce que celui de Jean Hindriks ne fonctionne pas. 1190 faillites d’entreprise rien qu’en septembre. Et on devrait s’aligner sur leurs besoins ? A ce rythme, on s’alignera sur plus rien du tout très bientôt.
« La question est donc de savoir si on doit laisser un libre accès aux études. Sans doute (sic) que oui mais il ne doit pas rester complètement désorganisé ». Le formatage et l’ordre, M. Hindriks, ne me tentez de faire des comparaisons vaseuses.
Il y a des études dans lesquelles on se lance par amour, par désir, par rêve. Parce qu’on est des êtres humains. 
Parfois, on se trompe, on change d’orientation, on trouve une autre voix. Parce qu’on est des êtres humains. 
La note sur laquelle se base Jean Hindriks s’intitule « Education et croissance« . Bel oxymore. Pour moi, voilà deux mots à opposer. Et pour finir sur une phrase qu’un économiste comme Jean Hindriks comprendra peut-être mieux : voilà deux mots à opposer à tout prix.
« Allooooo? »
Camille Wernaers pour l’édito et Cédric Dautinger pour la caricature

3 Comments

  1. Hindriks

    20 novembre 2012 at 10:56

    La note à laquelle l’auteur fait référence s’intitule « Education et Croissance  » et non pas « Education et croiSance »
    Sinon très amusant de voir à quel point l’idéologie est encore bien présente chez nos jeunes étudiants! belle contradiction avec la prétendue liberté de pensée.

  2. LaPige.be

    20 novembre 2012 at 12:02

    Un très grand merci pour la rectification. Des coquilles, cela arrive et nous apprécions beaucoup quand nos lecteurs sont attentifs et nous corrigent.

    L’argument de la liberté de penser est caduque ici. C’est justement parce que je suis libre de penser que je ne me contente pas des arguments d’autorité et que je les remets en question.

    M’accuser d’idéologie alors que vous en avez une aussi est une manière bien discutable d’argumenter, sans ne rien dire sur le fond du débat en plus.

    Bien à vous et bonne journée.

    Wernaers Camille

  3. anonyme enchanté

    20 novembre 2012 at 1:27

    La pensée qui se déclare libre de toute idéologie est en réalité celle qui est la plus profondément ancrée dans l’une d’elle . . . Si idéologique que sa pensée ignore le caractère artefactuel, partiel et partial de sa vision du monde ! Monsieur Hendriks devrait s’en rappeler au lieu d’utiliser ses arguments d’autorité contre cet excellent article !

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