« Les bourgeois peuvent dormir tranquilles, les manifestants sont enfermés »

Jeudi 11 octobre, 18h, Place du Petit Sablon. 400 manifestants se rassemblent contre « le banquet des riches ». Un repas organisé par les « Amis de l’Europe » (et des Européens?) et rassemblant les principaux personnages de la vie économique et politique en Europe, dont Van Rompuy et Barroso. On l’imagine, un repas qui a dû être plutôt copieux, au sein du magnifique Palais d’Egmont et avec le soutien de GDF Suez. Que du beau monde. Du beau monde profitant d’un bon repas dans un bel endroit bien protégé par plusieurs fourgons de beaux policiers, au sein d’une Europe un peu moins belle, crevant à feu doux sous le poids de la crise qui frappe le continent depuis quatre ans et d’une austérité imposée. Mot d’ordre de la manifestation : « Nous n’acceptons pas qu’une élite économico-politique impose des mesures inhumaines aux populations pour sauver ses privilèges« . C’est sûr que nous n’étions pas invités. Nous ne le savions pas encore à ce moment, mais la nuit allait d’ailleurs être longue pour 150 d’entre-nous.

Casseroles, sifflets, cris et slogans. La manifestation avait commencé comme presque toutes les autres auxquelles j’ai participé : dans une ambiance très bon enfant et rassemblant d’ailleurs des personnes de tout âge. Seule particularité, elle se couple à l’action Global Noise. Le but est donc de protester, pacifiquement, en faisant du bruit et en se faisant remarquer, contre l’austérité, mais aussi contre les lobbies et autre think-tanks, qui bien souvent « think » mal et à notre place. En face de l’église du Petit Sablon, plus le temps avance, moins il y a de place. Le rassemblement est une franche réussite.

 

 

 

 

 

 

 

On se sourit, on se parle, on s’échange ou s’achète des magazines, on tape sur des poêles, des casseroles, sur des poteaux ou même des panneaux de signalisation pour certains. Sur une table : des vieilles baguettes et des casseroles vides. On est loin du repas dont doivent profiter à l’instant les « Grands » de l’Europe à seulement quelques mètres de là. Normal, il s’agit de symboliser la misère dans laquelle vivent de nombreux Européens. Soudain, une mise-en-scène commence : affublées de masques, quelques personnes représentent Van Rompuy, Barroso, Davignon et Dehaene, protégées par des faux policiers casqués qui les défendent à coups de baguettes.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Environ une heure plus tard, le groupe de manifestants se dirige vers le trottoir d’en face, beaucoup plus proche du Palais d’Egmont, les entrées vers celui-ci, de part et d’autre du parc, étant bouchées par des barbelés et des policiers casqués et armés non plus de baguettes mais de matraques cette-fois. Fin du rassemblement, début d’une vraie manifestation, qu’on peut qualifier de « non-autorisée ». Si on veut. Elle était surtout tolérée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce n’était pas ma première, ni même ma dernière manifestation non-autorisée, parce que devoir prévenir et prévoir tout le parcours de la manifestation, en se référant à une autorité supérieure pour savoir si on a le droit, c’est carrément ridicule, même si prévu par la loi. Ou plutôt parce que prévu par la loi. Les étudiants québécois avaient d’ailleurs illustré l’absurdité de ces obligations à leur manière lors de la fronde étudiante durant plus de 100 jours, de juillet à mai dernier. 

 

 

Devant les barbelés, slogans, tambours et casseroles se mêlent. « Police fédérale, milice du capitale« , « Solidarité avec les peuples du monde entier« , « anti-capitalisme« , « qui sème la misère, récolte la colère« . Après environ une demi-heure, le groupe se déplace vers l’autre entrée du Palais d’Egmont, entre la Place Poelaert et Louise.  Devant les grilles, une Bentley et un garde en costard-cravate, avec un air un peu éberlué. Alors que les premiers manifestants parviennent à entrer dans l’enceinte du Palais (sic) et que la Bentley se voit recouverte d’autocollants, des policiers arrivent à la rescousse du seul garde et nous repoussent. Disons-le tout de suite, la Bentley sera mieux traitée que nous. Faudrait pas la griffer. Son propriétaire est appelé d’urgence pour la rentrer à l’intérieur, les policiers le protégeant ainsi que sa voiture pour lui permettre de retourner bien vite à son repas et à ses discussions, on s’en doute, passionnantes. S’il pleut à grosses gouttes sur nous désormais, sûr que le costume de M. Bentley n’aura pas été trop mouillé. Après la Place Poelaert, le groupe de manifestants prend la direction de Toison d’Or. Vers Matongé, où le MR propose d’interdire les manifestations à l’avenir. C’est si bon de vivre en démocratie.

 

 

 

 

 

 

Dans les médias, et notamment un article du Soir, on a pu lire plusieurs fausses affirmations venant de Luc Ysebaert, commissaire divisionnaire de la ville de Bruxelles. Non, personne n’a essayé de rentrer dans un bâtiment officiel. Le Palais d’Egmont, officiel de quoi ? Est-ce le bâtiment du SPF Économie ? Du SPF Santé Public ? Est-ce une maison communale, un hôtel de ville ? Non. C’est le bâtiment du Cercle de Lorraine, un truc adorable, mais pas officiel, ni lié à l’État. Le Cercle de Lorraine qui se présente comme suit :

 

« Le Cercle est la maison des membres, issus des deux principales communautés linguistiques du pays. Le lieu est réservé tant aux dirigeants d’entreprises, aux professions libérales, aux diplomates et fonctionnaires européens ainsi qu’aux personnalités du monde académique et politique.

La plupart des acteurs de notre vie économique et politique ont souvent l’occasion de participer à des rencontres en amont et en aval de leur secteur d’activité, que l’on qualifierait en quelque sorte de verticales. Il est plus rare et plus difficile d’offrir l’opportunité de rencontres horizontales, peut-être moins “pointues” dans leur contenu mais tellement enrichissantes et ouvertes à l’environnement économique, culturel et politique ».

 

( Des « rencontres » « horizontales » et pointues ». D’accord.  )

Si la manifestation est non-autorisée, il est également faux de dire qu’elle était dangereuse ou mettait des gens en danger. Oui, nous avons marché sur la rue, oui nous avons quelque peu dérangé la circulation, oui nous avons parlé aux automobilistes. Mais la plupart d’entre-eux nous soutenait. J’ai vu beaucoup de sourires et de compassion sur leur visage. Un camion de poubelle et un taxi ont même klaxonné en rythme avec nos casseroles. Bon allez, pour tout dire, un mec en Range Rover avait l’air un peu tendu mais les autres n’avaient pas plus l’air en danger que ça. Des manifestants en vélo veillaient à bloquer la circulation pour laisser le cortège passer à certains endroits. Le but étant bien sûr de ne pas se faire renverser ou de créer des accidents.

Autre affirmation fausse de Luc Ysebaert : jamais le groupe de manifestants n’est entré dans un tunnel. Comme on le voit d’ailleurs sur cette vidéo, vers la fin, nous passons devant les tunnels, mais pas dedans.

 

Alors que nous nous dirigeons vers la Porte de Namur, 150 manifestants se séparent du groupe et partent un peu en avant. Fin de partie. Il est 20h20, nous nous faisons encercler par des policiers casqués et armés de matraques. Certains ont le visage cachés. Sans aucune sommation ou ordre de dispersion, alors que c’est pourtant obligatoire. A l’intérieur du cercle, nous sommes de plus en plus serrés.

 

La rumeur enfle, la plupart des manifestants parle d’arrestations administratives et de passer la nuit en cellule. « Allo, maman, je suis en train de me faire arrêter, je ne veux pas que tu t’inquiètes d’accord« . « Appelez les médias« , « Qui a le numéro d’un avocat ? « .  Deux cars de la police arrivent, les premiers rangs du cercle s’assoient et refusent d’avancer vers les policiers. Des policiers extrêmement agressifs pour la plupart. Un des garçons assis par terre prend un coup de matraque. Les chiens sont sortis et tellement excités qu’un d’entre-eux mord un policier. Le comble.

Pourtant :

« Les policiers ne pourront opérer une arrestation administrative que s’il n’existe pas un autre moyen moins contraignant d’atteindre leur objectif légitime. Les principes de progressivité et de proportionnalité doivent être respectés ».

 

Une file se forme. Chacun passe par la case « bras dans le dos, menotté par des colsons », puis direction le car. Un des policiers ironise : « Allez, allez, venez participer à votre propre arrestation« . Il pleut de nouveau, et de plus en fort. Après deux cars remplis, ce sont des fourgons qui emmènent les manifestants arrêtés vers la caserne d’Etterbeek. Un homme qui prend des photos des arrestations est violemment attrapé par un policier et menotté. Je me retrouve dans un fourgon. Une fois assise, j’ai le temps de remarquer du sang sur les coussins au niveau de la tête des trois siège arrière, avant que le chauffeur démarre en trombe. Nous sommes sept dans le fourgon, incapables de nous tenir à quoi que ce soit, puisque menottés alors que le chauffeur roule à toute vitesse, sans sirène et sans même ralentir pour tourner ou passer sur les casses-vitesses. « Ralentissez, vous aller nous tuer« , crie la manifestante assise à côté de moi au chauffeur. En vain.

Nous voilà à la caserne, où l’on nous place en cellule collective, filles et garçons séparés, 17 personnes par cellule. L’ambiance reste décontractée. « Qui veut que je lui retire les colsons ?« , une des manifestante s’allume une cigarette, une autre sort un morceau de gâteau de son sac. Deux cellules de filles sont remplies, beaucoup plus de garçons. Les filles de ma cellule ont encore de la chance, elles auront vite droit à aller aux toilettes, la cellule à côté de nous devra attendre jusqu’à la fin de la soirée. Effectivement : nous ne sommes pas des Bentleys. « On est beaucoup trop peu aujourd’hui« , explique une des policières, « on devrait faire des manifestations : on veut du renfort, on veut du renfort« . Moi je lui aurais bien conseillé de ne pas arrêter des gens qui n’ont fait qu’exprimer leur droit démocratique fondamental et de se concentrer sur, au choix, les voleurs, les violeurs, les menteurs, les rouleurs de Bentley. Mais c’est vrai qu’il y en auraient eu bien plus que nous tous réunis.

C’est parti pour presque quatre heures d’attente. Dans la cellule, on discute, les blagues fusent, on se prête des clopes, on partage les bouteilles d’eau. Une des filles grelotte de froid, une autre lui passe son manteau.On se met à scander des slogans et à taper dans nos mains ou nos casseroles. « Du caviar, du champagne, du caviar, du champagne« . Les rumeurs venant de l’extérieur continuent d’arriver (nous avons pu garder nos GSM). Il paraît qu’on nous relâchera à la fin du banquet. Depuis une des cellules des garçons, L’Internationale résonne jusqu’à nous. Nous la reprenons tous en cœur.

 

 

 

http://www.flickr.com/photos/kevinvanden/8080154359/

Vers 22h30/23h, on vient chercher les premières filles. Nous laissons passer les dames âgées avant de tirer au sort un ordre de sortie. Je serai la 8ème. Vers 00h40, c’est mon tour. La policière m’amène à une table où elle fouille mon sac de long en large. Dommage pour elle, il est bien rempli. Elle doit ouvrir chacun de mes tubes de rouge à lèvre et chacun de mes bics pour vérifier qu’il n’y a rien de tranchant dedans. « Il y a toute ta vie là-dedans ou quoi ? La prochaine fois que tu manifestes, pense à nous, amènes un sac moins rempli » me sourit-elle. Son collègue masculin regarde la table où « toute ma vie » est étalée. « Quand je vois ça je suis content de m’occuper des hommes« . Après une fouille corporelle rapide, direction une pièce où l’on me prend en photo à côté d’un numéro. « Tu es le numéro 82« , m’explique un autre agent avec un sourire satisfait, avant de me lancer « fais pas le mannequin hein« . Rapport à ma jupe. Un vrai farceur. « Elle a tout dans son sac  pour ça pourtant », réplique la policière qui m’a fouillé. Après moi, passe un manifestant déguisé en Joker. « Ce sont tes vrais dents« , lui balance le farceur chargé des photos. « oui, malheureusement« . S’en suivent des blagues sur la fille qui serait prête à mettre sa langue dans « cette bouche« . Joli.

Un policier me donne un papier à signer, sur lequel est écrit l’heure de mon arrestation et l’heure de ma sortie. « Tu passes une bonne soirée ?  » me demande-t-il en le reprenant. « Au revoir, Beyoncé« , me lance celui à l’appareil photo, qui lui c’est sûr, en passe une très bonne de soirée. Pourtant, entre Beyoncé et moi, très peu de ressemblance. La culture, c’est comme la confiture… Une amie, grelottante, s’est vu répondre : « T’as froid? Faut pas t’habiller comme ça pour aller manifester hein« . C’est la réponse réglementaire ou quoi? Que tu manifestes ou te fasses violer, chérie, t’habilles pas comme ça quoi. Quelle idée.

On nous refait monter dans un car. il est 1h30 du matin. Nous sommes tous exténués. Dans le car pourtant, les plaisanterie entre manifestants continuent. « En tout cas, les filles, on vous a bien entendu faire du bruit!« , « Déposez-nous là où vous nous avez repris, on a une manif à finir« , « tout le monde a son abonnement ?« . Vers 2h, le car est rempli. Nous démarrons. « Bourgeois, dormez tranquilles, les manifestants sont enfermés« , lance un manifestant, amer. « A vous aussi, on vous a fait une leçon de morale sur l’inutilité des manifestations ?« , lance un deuxième. Le car nous déposera à Yser, un peu avant 3h du matin.  D’autres manifestants, relâchés plus tôt,ont été déposés au cimetière d’Ixelles. Le but : nous séparer.

On apprend aujourd’hui que nous risquons des amendes administratives, entre 50 et 350 euros. Pour avoir marché dans la rue en tapant sur des casseroles.

Si le but est de nous faire perdre l’envie de manifester, c’est réussi. « Qui n’a plus envie de manifester après ce soir » demandait une fille dans ma cellule quelques heures plus tôt. Aucune main ne se lève. « Qui va continuer à manifester ?« . Toutes nos mains sont levées. Réprimer les manifestation, ça ressemble à l’austérité.

Plutôt inutile.

Camille Wernaers

2 Comments

  1. Florian Houdart

    14 octobre 2012 at 12:17

    Voilà un excellent compte-rendu ! Drôle, lucide et non dogmatique. J’y étais et je retrouve tout à fait l’ambiance de la manifestation, loin des réductions de la presse et des déformations militantes. Quant à ces gens hautement civilisés que sont les agents de la police fédérale, j’ai pu entendre quelques remarques racistes envers un jeune homme en cellule. Cela ne m’étonne donc pas que les préjugés sexistes aient aussi été étalés. Pour ma part, mon contact le plus effrayant avec ces gens fut ma tentative de discussion lorsque j’ai été menotté. Le policier a tenu ces propos : « Quand ce sera comme en Grèce, je rejoindrai les milices fascistes à cause de gens comme vous… » Voilà donc le genre de personnes à qui on donne des armes en Belgique !

  2. zintv

    22 octobre 2012 at 3:40

    Je vous conseille cette VIDEO: http://www.zintv.org/Du-pain-sec-au-banquet-des-riches
    A diffuser sans modération !

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