[Portrait] Olivier Gosselain, professeur à l’ULB et désexcellent : « Il faut nous changer nous-mêmes »

Olivier Gosselain est professeur dans le Département d’Histoire, Arts et Archéologie de la faculté de Philosophie et Lettres. Il se passionne aussi pour l’anthropologie et a une formation d’africaniste. Olivier est aussi ce qu’on appelle communément un « désexcellent ». « Un désexcellquoi ? », me direz-vous. Rencontre avec un prof pas comme les autres.

Il existe au bout d’un long couloir, au 12ème étage du bâtiment S, un professeur qui résiste (encore et toujours à l’envahisseur). Difficile de rater le bureau d’Olivier Gosselain, la porte à elle seule vaut le détour et démontre sans besoin de passer par A+B l’esprit frondeur du personnage. T-shirt à l’effigie d’un groupe de rock et cheveux en bataille, Olivier Gosselain ressemble plus à un guitariste qu’à l’image qu’on se fait d’un spécialiste de l’Afrique.

 

Olivier fait partie d’un petit groupe de désexcellents qui s’est créé depuis septembre 2011 à l’ULB. « La désexcellence est un terme inventé. Il y a bien sûr un clin d’œil à la décroissance. C’est un terme qui s’est imposé de lui-même, il n’a pas fallu réfléchir beaucoup pour ça, vu qu’on nous serine toujours le mot « excellence » dans pas mal de médias de communication d’entreprise, par exemple le journal du FNRS » explique-t-il. La désexcellence est née en réaction au nouveau mode de gestion du monde académique. Un mode de gestion qui n’a pas du tout été inventé dans les milieux académiques, mais a été conçu pour lui par le privé. « La notion d’excellence, de la perfection et du zéro faute est quelque chose qui est né dans les années 80 et dans les entreprises« , continue Olivier. « Dans les années 2000 et avec la mise en place de la réforme de Bologne, qui est en fait une série de réformes, on commence à repenser dans ce sens-là les programmes, certains aspects de l’organisation universitaire, certains aspects de la recherche universitaire et de l’évaluation« .

Ce nouveau mode extérieur de gestion est donc parachuté à l’intérieur des universités, avec parfois des réactions très peu enthousiastes du personnel académique. Olivier le déplore : « On est très nombreux à penser que cette gestion est responsable de bien des tracas rencontrés dans le monde universitaire. Et voilà, aujourd’hui c’est devenu un mode de pensée dominant, qu’il faut mettre en place quelque chose qui va vers l’efficacité, qui assure des résultats qu’on veut, et qu’on pense, objectivables et donc chiffrés« .

 

Quand les meilleurs gagnent, les perdants restent sur le côté

On l’oublie souvent quand on est étudiant mais la plupart des professeurs d’université sont aussi chercheurs et ils se retrouvent très affectés par ces changements. « Une des choses les plus faciles à montrer, c’est comment le monde de la recherche a été touché par cela. On est dans un système où règne une compétition féroce, qui a été voulue par une série d’acteurs qui pensent que quand les meilleurs gagnent, les mauvais restent sur le côté« . S’il y a toujours eu une compétition entre chercheurs, que ce soit pour les crédits, la carrière ou les idées aussi, elle n’avait rien de malsaine. « Se battre pour les idées, je considère cela comme assez important, on s’en doute. Mais on en arrive à quelque chose de différent maintenant, avec la massification des étudiants et celle des chercheurs aussi, on a cru ces dix dernières années que pour faire face à cette demande, il fallait privilégier cette fameuse excellence. C’est-à-dire attribuer les crédits, donner les moyens à des chercheurs efficaces, donc des chercheurs qui trouvent, pas des chercheurs qui cherchent« .

Or, dans le monde scientifique, il n’existe qu’une seule manière de prouver qu’on a trouvé : en publiant dans des revues. « Parmi les indicateurs de l’efficacité d’un chercheur ou d’un collectif de chercheurs aujourd’hui, il y a le nombre de publications, le nombre de brevets déposés, la masse des fonds obtenus… Et tout ça fonctionne toujours sur le même mode, avec toujours les mêmes indicateurs, ceux de quantité et pas ceux de qualité. Le contenu importe de moins en moins, il faut le dire, l’emballage compte de plus en plus ».

Et Olivier de dénoncer la recherche actuelle dans lequel le coup médiatique est valorisé. « Il faut faire un coup médiatique dans la recherche, trouver du neuf, et donner l’impression que ce qui a été trouvé est propre à une équipe de recherche et à une université. Comme si les réseaux et les échanges n’existaient pas. Bien sûr qu’ils existent ! Personne n’a une idée lumineuse comme ça, au milieu du désert, c’est toujours une construction collective et extrêmement longue. Aujourd’hui on fonctionne avec l’idée du toujours plus vite et toujours plus fort. C’est un peu ce qu’il se passe dans le journalisme, avec la nécessité du scoop permanent. Pour assurer sa place et exister, il faut trouver des résultats forts« .

 

Entre fraude et addiction

Les effets de ce système seraient désastreux. « On a vu se multiplier les fraudes et les résultats invalides. Pourtant, l’idée de fraude dans la recherche est quelque chose qui semble tellement éloignée de cette recherche de vérité, de cette quête de savoir et de connaissances que se rendre compte dans le milieu scientifique que ces fraudes sont de plus en plus importantes, montre bien qu’il y a un dévoiement complet de l’idée du fonctionnement même de la recherche« . Avec toujours la même explication pour la personne démasquée : la nécessité de produire, surtout pour les jeunes chercheurs. « Sinon vous n’avez pas de carrière possible, donc ils prennent le risque de tricher un peu, de ne pas vérifier leurs résultats, de publier avant d’être certain, de ne plus être assez critique avec ses résultats. C’est une question de vie ou de mort pour eux, surtout qu’on les évalue de plus en plus fréquemment sur la quantité produite« . Une autre raison pour ces fraudes généralisées serait un sujet plus tabou, celui de l’addiction au succès des chercheurs, renforcées par ce système de l’excellence et cette obligation productiviste. « Une forme d’addiction proche de celle des traders, de l’ordre du pathologique. On a su trouvé des choses à un moment et on a appris à aimer le fait de publier sans arrêt, d’être reconnu et cité. C’est vraiment la part d’ombre du métier » précise Olivier.

Plusieurs domaines sont touchés. « Les fraudes et les réfractions d’articles ont essentiellement eu lieu dans les sciences dures, ce qu’on appelle les sciences de la vie, médecine, pharmacie, biologie, génétique. Ce sont des domaines de pointe mais qui ont aussi de fortes connexions avec le milieu industriel. Ces associations public-privé ne constituent pas toujours des zones claires. Il y a une concurrence qui est aussi économique et qui incite à la production« . Ce qui ne veut pas dire que les sciences humaines sont épargnées. « Un des cas les plus récents de fraude pure et simple s’est passé en Hollande, dans le domaine de la psychologie sociale. Quelqu’un a publié dans des centaines de revues sur base de résultats inventés. Son discours était clairement un discours d’addiction, mais il était reconnu comme un chercheur d’excellence (sic) dans deux universités hollandaises, avait une réputation internationale et était en charge de la formation des doctorants pour la publication. Il leur apprenait comment publier mieux et plus vite« . D’après Olivier, il y a déjà eu des injonctions productivistes dans l’Histoire, notamment au 19ème siècle, mais jamais à un tel degré. « C’est toujours dangereux de dire que l’on vit quelque chose qu’on a jamais connu avant, cependant la fraude devenue presque de  l’ordre de la norme est à mon sens quelque chose de neuf et qui ouvre des perspectives effrayantes ».

 

« Avant, c’était presque le monde des Bisounours »

Olivier a commencé sa thèse de doctorat il y a 22 ans. Il peut donc comparer sur deux décennies l’évolution de la recherche. « Ce qu’on vit maintenant, au début des années 2000, était impensable au début des années 90. C’est vraiment comme si c’était deux mondes différents. Avant, c’était presque le monde des Bisounours. Il y avait de la compétition dans le chef des scientifiques mais surtout au niveau des débats d’idées, avec de la mauvaise foi parfois, des dérapages mais c’était au niveau du débat de fond, pas de la forme. Aujourd’hui, c’est le contraire ».

Olivier constate aussi des problèmes dans le recrutement de ses collègue : « j’ai participé à des commissions de recrutement. On vous distribue des dossiers avec juste un CV, un projet de recherche ou un projet d’enseignement mais on ne reçoit pas les publications et jamais la thèse de doctorat. Je n’ai jamais eu entre les mains la thèse de doctorat des collègues. Or, si vous voulez juger de la capacité de quelqu’un à effectuer une recherche, il faut vous baser sur la thèse de doctorat, qui vous en donne une bonne opinion. Ça ne se lit plus jamais, on n’a plus le temps. On reçoit une fiche Excell avec le nom, le nombre de publications, le nombre de participations à des colloques, internationaux bien sûr, et parfois, si le collègue est doué, on a le nombre moyen de publications par année comme indice de performance. Pourtant, vous pouvez avoir des gens peu doués qui publient dix articles par an et une sommité qui en publie un mais qui sera toujours lu cinquante ans plus tard. Cela ne veut pas dire que toutes les personnes recrutées sont automatiquement mauvaises. Vous avez dans ces personnes-là des excellents recrutements mais à coté de ça, il y a des erreurs de castings monumentales« .

 

Les étudiants ne sont pas épargnés

Mais voilà que la formation des étudiants est elle aussi touchée. « Une vision utilitariste de l’université s’est mise en place dans les années 2000, avec l’idée que l’université doit former les étudiants et les préparer au marché du travail. Mais dès le courant des années 90 et même avant, on voit des textes qui expliquent qu’il faut orienter la formation des étudiants dans un sens beaucoup plus productiviste. Il faut engendrer du capital humain et un capital de connaissance qui peut apporter de l’argent au privé, et pas au public. Ça, c’est assez clair« .

Cependant, après l’émergence du mouvement des désexcellents, né dans l’université, donc dans le public, le privé a également réagi. « Des centaines de personnes en Belgique se sont rassemblées pour refuser de voir l’université dériver sur ce modèle managériale. Depuis, on reçoit beaucoup d’échos de personnes qui travaillent dans le privé, et parfois dans de toutes grandes entreprises, et qui nous disent que ces critiques qu’on fait pour l’université, ils les font également dans les entreprises, notamment sur l’imposition de ce mode managérial, et ce n’est pas une surprise que ça se casse la gueule là-bas aussi parce que je crois qu’il est foncièrement faux de fonctionner sur l’excellence« .

Les universités formeraient mal les étudiants. « Ce qu’ils nous disent c’est que les étudiants sont tellement formatés que c’est mauvais pour l’industrie parce qu’ils ne sont plus capables d’avoir l’esprit critique et la créativité dont les industries ont besoin par ailleurs. C’est vraiment un système dans lequel tout le monde est perdant« . Olivier refuse donc d’y voir une opposition manichéenne entre intérêts privés et publics. »Ce n’est pas un système dans lequel il y aurait les forces de l’ombre d’un côté, qui seraient les représentants du privé, les monstres du grand capital, et de l’autre coté, les pauvres anges vertueux, derniers représentants du public. Faire ce genre d’opposition, c’est se tromper sur la réalité même du problème. Cette opposition a permis de mettre en branle le mouvement mais la lutte est beaucoup plus transversale que ce qu’elle apparaît. Et c’est une des choses que j’ai appris ces derniers mois et cela a été franchement une surprise parce que j’avais une idée beaucoup plus manichéenne de la situation à la base« . Cette politique de l’excellence, prônant l’efficacité avant tout foncerait droit dans le mur. « Elle va rendre la vie des travailleurs encore plus invivable et elle va surtout  produire des effets exactement inverses aux buts escomptés : on n’est pas dans l’efficacité en ce moment« .

 

Mission historique de l’université et Gramsci

D’accord, mais former à un métier, n’est-ce pas le rôle de l’université?  » Je vous cite en réponse une phrase de Gramsci, le fondateur du parti communiste italien que je trouve très juste. En tout cas moi je l’adopte et je m’y retrouve : « l’éducation est destinée à former des êtres qui ont la capacité de contrôler ceux qui les dirigent ». Cette phrase m’intéresse d’autant plus, que ce n’est pas un appel à faire tomber des têtes et se débarrasser des élites au pouvoir, c’est un appel à habiliter les personnes à pouvoir exercer leur esprit critique et à ne pas déléguer en aveugle une capacité à les gouverner. Et c’est valable partout, dans un bureau de poste, une entreprise ou dans la société tout entière, que ce soit au niveau national et international. Moi, si je ne devais retenir qu’une seule mission de l’université, je retiendrais celle là », sourit Olivier.

Si la mission historique de l’université est de préparer à certains métiers et secteurs, c’est la dérive utilitariste que les désexcellents considèrent comme une erreur. » L’université échoue dans cette mission de formation à la vie professionnelle. Le système pédagogique forme les étudiants à devenir des étudiants. A la fin de leurs études, ils sont devenus des étudiants professionnels. Ceux qui réussissent sont tout à fait capables de naviguer dans ce monde trouble de l’unif. Mais quand ils sortent de l’unif , ils ne sont plus des étudiants et les milieux professionnels qu’on espère qu’ils rejoignent ne fonctionnent plus sur ce mode. Donc je ne sais pas à quoi on les prépare ». Olivier pointe également un autre problème inhérent à la formation universitaire : « l’universitaire qui forme les étudiants vient rarement d’autres métiers, ou d’autres milieux et donc il ne peut les former qu’à ce qu’il connaît. Or, l’universitaire ne peut connaître que l’université. C’est la seule formation qu’il peut donner. Lorsque vous entrez dans un auditoire, c’est comme si vous enfilez un autre costume et que vous devenez le savant, celui qui sait tout. Vous ne pouvez plus exprimer de doutes, cela gênerait les étudiants que leur professeur montre du doute. Pourtant douter, on n’arrête pas de le faire dans le monde de la recherche, d’où vient le professeur« . La faillite est donc complète et n’est possible selon Olivier uniquement parce que la réflexion pédagogique à l’université n’existe pas. Les professeurs qui enseignent ont été plongés dans l’enseignement du jour au lendemain et jamais on ne discute de la finalité de l’enseignement qu’ils donnent.

« Les étudiants sont de plus en plus infantilisés. Moi en tant qu’étudiant, je l’étais déjà, mais c’est de plus en plus le cas. Et aujourd’hui, on infantilise aussi les doctorants, en mettant en place toutes une série de dispositifs pour les contrôler sans arrêt, leur tenir la main. L’infantilisation, cela renforce la relation clientéliste« . Il est donc de moins en moins possible pour un étudiant de se penser autrement qu’en tant que client. « Et beaucoup de revendications étudiantes sont des revendications que je n’approuve absolument pas. Avoir des podcasts des cours, des syllabi imprimés pour chaque cours, des notes circonstanciées, etc. Je peux partager les critiques des étudiants sur l’université mais pour énormément de demandes étudiantes, je me dis qu’ils sont exactement en train d’incarner le rôle de clients et d’exiger des choses en tant que client impatients, qui ont payés. C’est contraire à ce que doit être une relation pédagogique. Mais je n’accuse pas les étudiants, ce phénomène démarre de l’université même ».  

 

Un pavé dans la mare

C’est contre ce système et ses effets délétères que s’est mis en place le mouvement des désexcellents de l’ULB, qui a tiré la sonnette d’alarme et jeté un pavé dans la mare déjà assez trouble du fonctionnement de l’université, en publiant notamment une carte blanche dans La Libre Belgique contre  cette course à la notoriété, cette compétition entre universités et cette façon de plus en plus autiste de construire la recherche. La circulation d’un texte écrit comme un exutoire par un membre du personnel académique, et ayant reçu un écho totalement imprévu, suivi par plusieurs démissions dans les universités de Louvain et de Liège ont fait prendre conscience d’un problème généralisé. « On s’est dit qu’on allait se mettre ensemble pour y réfléchir et sortir de cette logique dans laquelle on était tous enfermé, c’est-à-dire une critique tout azimut, parfois en ne connaissant pas bien le dossier, ce qui nous a amené très vite à être dans une position de faiblesse ». Le groupe à commencé à se voir toutes les trois semaines. « Les premiers échanges ont vraiment été des prises de parole. On mettait tout sur la table : voilà ma souffrance, voilà ce que je vis,  voilà ce que je trouve  impensable. Et cela a fait un bien énorme, cela a soudé le groupe avec l’idée qu’on est des scientifiques et qu’on va essayer de comprendre les processus qui ont amené ce problème. Je suis plus à l’aise de parler de tout ça maintenant qu’il y a six mois« .

 

Slow Science

La naissance d’un mouvement Slow Science du côté néerlandophone du pays a également été déterminant. « C’est rigolo, en voilà un autre, né de manière tout à fait indépendante et cela nous conforte dans l’opinion que ce n’est pas un effet de mode, car ce sont des critiques qui apparaissent chez des gens qui ne se sont jamais parlé mais qui vivent la même chose« . Le terme « désexcellent » est donc limité à l’ULB mais est souvent associé à la Slow Science, considéré comme un terme plus large. « Si on adhère complètement à la Slow Science de nos collègues, il a semblé simplement que la mode était un peu au « slow » dans tous les domaines en ce moment. On se rend vite compte que ce mouvement slow est fait de bric et de broc. Et puis, sur des questions comme « à quoi sert l’université? » des gens qui pensaient être d’accords peuvent vite se rendre compte qu’ils sont en total désaccord« .

Le terme « désexcellent » a été assez vite adopté même s’il a rencontré une certaine résistance chez certains. « Après la carte blanche qu’on a publié, un de nos Prix Nobel, Christian Deduve, nous a répondu en faisant savoir qu’il adhérait à nos idées,  mais qu’il ne pouvait pas cautionner le terme de « désexcellence » parce que le principe même de la science était de viser à l’excellence. En fait, cela ne m’étonne pas du tout venant de quelqu’un comme lui, retraité et plus du tout en phase avec le monde universitaire. Son point de vue est légitime et je ne la conteste pas,  ce qu’il faut expliquer c’est que cette politique de l’excellence en tant que technique managériale développée dans le monde académique mène vers la médiocrité. C’est justement pour éviter la médiocrité et pas pour la prôner que nous demandons la désexcellence. L’excellence est un mot qui a été tellement sali que s’en était devenu un égout intellectuel. Ce mot à la base connoté positivement incarne cette technique managériale extrêmement perverse. Il n’y a aucun scientifique que je connaisse qui prônerait la médiocrité« . Olivier précise: « Quand vous êtes incités à aller très vite et à publier beaucoup, vous publiez n’importe quoi, vingt articles avec des résultats imparfaits, mais c’est rien, vous connaissez des personnes qui pourront les publier dans votre réseau. Ce n’est pas de l’excellence ça. C’est de la médiocrité. Lorsque les politiques de financement ne se basent que sur les mêmes choses, on impose aux chercheurs de ne produire qu’un type particulier d’indicateurs, et donc on formate. Mais si on formate, on appauvrit. Ce n’est pas de l’excellence. C’est de la médiocrité« .

 

Une charte de la désexcellence

Le groupe planche actuellement sur l’élaboration d’une charte de la désexcellence. « Notre conviction, c’est que pour changer cette politique, il faut nous changer nous-même parce qu’on est tous d’une façon ou d’ une autre et à des degrés divers complice de ce qu’il se passe. On fonctionne dans cette machine. Il n’y a pas un cercle vertueux qui aurait échappé à cela parce qu’il a des idées  beaucoup plus brillantes que les autres. Dans notre charte, l’engagement ne viendrait pas simplement du fait de dire qu’on est d’accord avec les critiques et les principes de la désexcellence mais il faudra aussi prévoir des pratiques concrètes,  dire ce qu’on fera et où on trace la ligne par rapport à nos rôles de chercheur et d’enseignant« .

Les désexcellents ont, de façon un peu « naïve« , pensé pouvoir élaborer une charte unitaire. Mais la désexcellence ne concerne pas que les représentants académiques. « J’aimerais bien qu’il y ait une plus grosse participation des étudiants. La communauté universitaire est une communauté globale et les problèmes qui sont rencontrés sont absolument globaux » explique Olivier. « Et on ne peut pas exiger de jeunes chercheurs qui se lancent d’accepter des choses qui consisteraient à se tirer dans le pied. Cela serait s’assurer, et de façon « efficace » pour le coup, de ne pas obtenir ce qu’on demande. Par contre, cela peut être fait par des chercheurs plus âgés qui compte tenu de leur position dans la hiérarchie peuvent se permettre de dire qu’ils n’acceptent pas un certains nombre de choses. Se transformer, c’est accepter de prendre des risques et de se mettre en jeu mais face à ce que l’on vit, on ne peut pas se contenter de rester extérieur« .

Reste maintenant la question de la fédération de toutes ces différentes parties touchées par le même phénomène. « La tâche est énorme, comment fait-on? Comment assure-t-on une transversalité? Comment fait-on pour éviter que dans ce domaine-là, il y ait aussi de la compétition? On la voit déjà émerger, et c’est pourtant quelque chose qu’il faut éviter. Et là, c’est encore en chantier. C’est d’autant plus difficile que beaucoup d’enseignants-chercheurs engagés dans cette nouvelle lutte n’ont pas un profil de militant. Ce sont juste des gens qui à un moment donné, ce sont dit qu’ils n’arrivaient plus à faire leur métier comme ils ont envie de le faire. Et qu’il faut que cela change« .

 

Militant et désobéissance civile

A propos du travail de militant, Olivier explique : « Je ne me considérais pas comme un militant avant. J’étais plus dans la provocation et la dérision. Aujourd’hui, je pense qu’il faut le devenir. C’est ça aussi se transformer soi-même. Ce n’est pas nécessairement facile à assumer, et ces derniers temps c’est de moins en moins facile. Ce matin, j’ai passé deux heures avec un journaliste du Monde Diplomatique, dans les trois prochaines semaines, j’ai trois séminaires de prévu, dont deux à l’étranger. je reçois des courriels de plus en plus fréquents auxquels il faut répondre. Cela prend du temps. C’est intéressant et enrichissant mais moi, je suis enseignant-chercheur et j’ai mes propres activités de recherche. Je ne voudrais pas qu’au nom de cette désexcellence, mes activité de recherche soient affectées. C’est cela que pose la question du militantisme. Quelle part de mes activités je peux consacrer au militantisme, qui est aussi un acte de service public« .  Le mouvement se lie volontiers à la désobéissance civile. « Il y a un esprit frondeur et de provocation. C’est quelque chose qu’on essaie de mettre en avant mais c’est difficile de mettre de l’humour dans tout ça. Une manière de tourner en dérision les bêtises qu’on nous fait subir quotidiennement est de les retourner en poussant la logique le plus loin possible. C’est ce qu’on utilise tous les jours en interne avec grande satisfaction et puis parfois cela fait exploser des choses avec des dialogues du genre : -Comment avez-vous osé, -Mais vous m’avez demandé une chose absurde que je me suis appliqué à faire. C’est tout à fait important et cela me tient à cœur, ainsi qu’à l’ensemble du groupe car on ne veut pas être des militants sinistres et lugubres« , s’enthousiasme Olivier, qui précise n’avoir connu aucun problème pour s’exprimer au sein de l’université malgré les critiques parfois acerbes émises. « Dans d’autres instances du service public, on ne pourrait pas faire ce qu’on fait sans être visés par des sanctions« .

La discussion se termine avec ce qu’Olivier considère comme le plus terrible: « Voir des collègues qui étaient sceptiques et pensaient qu’on allait trop loin dans nos critiques nous dire que c’est encore pire que ce que l’on dit. Je ne peux pas vous donner les détails d’un exemple qui vient de se produire en Faculté de Philo et Lettres mais des dizaines de personnes sont aujourd’hui estomaquées de la manière dont on est en train de concevoir le futur de la recherche dans cette faculté« .

Les désexcellents comptent bien se baser sur l’Internet et les nouvelles techniques d’information et de communication pour les utiliser à des fins citoyennes. A vos agendas, ce vendredi 27 avril sera organisée la journée de la désexcellence à l’ULB et le groupe de désexcellents y présentera « le brouillon de brouillon de brouillon de charte de désexcellence à mettre sur la table pour commencer la discussion« .

 

Article et photos : Camille Wernaers

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