Interview: Stéphane Bourgoin, profiler et juré au BIFFF

Romancier, distributeur de films, libraire, profiler et membre du Jury de ce trentième BIFFF, Stéphane Bourgoin est un spécialiste de renommée mondiale des tueurs en série. Lapige l’a rencontré dans le cadre du festival pour discuter serial killer, thrillers et films fantastiques.

-Est-ce la première fois que vous venez au BIFFF ?

« C’est la première fois, oui, mais j’ai déjà été juré dans bon nombre de festivals aussi bien en polars qu’en fantastique. Le BIFFF, franchement, pour moi qui suis fan de cinéma et qui écume les festivals depuis une bonne quarantaine d’années, c’est le plus sympa de tous au niveau ambiance comme me l’on dit plusieurs personnes comme Nadine Monfils (l’écrivain et réalisatrice belge). C’est aussi, à ma connaissance, le festival de genre le plus long et celui qui présente le plus de films. Et moi qui suis un cinéphage, j’adore ça ! »

-Pour aborder votre travail, qu’est-ce qui définirait un tueur en série ?

« Un tueur en série, c’est tout à fait différent de ce qui c’est passé à Liège récemment ou sur l’île d’Utoya, où ce sont des gens qui tuent un grand nombre de personnes en un laps de temps très court. Ils ne cherchent pas à s’échapper, ils se suicident ou ils se font abattre par les forces de l’ordre. Pour le tueur en série, les victimes sont totalement chosifiées, dépersonnalisées et il va tuer un grand nombre de personnes mais sur un période de temps assez longue avec un intervalle de temps entre chaque meurtre assez long. Il agit généralement pour un mobile d’ordre psychologique, qui n’est pas toujours le plaisir sexuel comme on le voit dans tous les films, mais plus le plaisir de tuer, d’être l’égal de Dieu, d’avoir ce désir de toute-puissance et de contrôle sur la vie de la victime. C’est ce qu’eux-mêmes racontent puisque, depuis 1979, j’ai interrogé un peu plus de septante tueurs en série à travers le monde et que je m’apprête d’ici quinze jours à aller encore en interroger un nouveau ».

 

-Et par rapport au BIFFF, pourquoi la figure du tueur en série fascine-t-elle autant le public ?

« Alors, je vais répéter Alfred Hitchcock : « pour faire un bon thriller, il faut un très bon méchant ». Des serial killers, il y en a déjà eu avec M le maudit de Fritz Lang, Psychose, l’Etrangleur de Boston avec Tony Curtis mais c’est véritablement le succès planétaire du Silence des Agneaux en 1991 qui a cristallisé cette mode du tueur en série puisque depuis, à travers le monde, sans parler des téléfilms et séries télé, on a produit plus de 8000 long-métrages sur le thème du serial killer. C’est un peu l’ogre et le croque-mitaine des contes de fée d’autrefois. Ça remplace Dracula, le monstre de Frankenstein, ou encore, par exemple, le fait que dans les années cinquante, on avait plus peur du nucléaire, de la bombe atomique avec des films d’insectes géants transformés par les radiations. Le serial killer, en fait, c’est un nouveau moyen de « recycler » la lutte entre le bien et le mal. Dans les années cinquante, on avait le film noir avec le policier et le gangster, maintenant c’est le tueur en série et la psychologue ou le personnage du profiler ».

 

 

-Vous parlez d’un recyclage, mais observe-t-on des évolutions dans la représentation au cinéma des tueurs en série et des techniques de profiling ?

« Au cinéma, le personnage du profiler existe depuis 1947 avec un film pratiquement inconnu, le polar obscur de Richard Flesicher : Follow me quietly, où il y a une séquence assez stupéfiante où un policier, à l’aide d’un mannequin dans la salle des détectives, va dresser le portrait-robot psychologique du tueur qu’il traque. On ne parlait pas encore de serial killer puisque le nom n’est inventé que dans les années 80 mais le personnage du profiler apparait vraiment avec Scott Glen et Jody Foster et depuis avec toutes les séries télé comme Fortier au Canada, Prime suspect, la fureur dans le sang, Esprits criminels… C’est un moyen de faire un parallèle avec la réalité. Par contre, dans ces fictions, l’élément qui est toujours complètement à côté de la plaque par rapport à la réalité, c’est qu’on voit les profilers interroger les témoins et mener l’enquête de bout en bout. Dans la réalité, le profiler fait comme le technicien de scène de crime, il fait ses constatations à un moment précis, rend son rapport (on parle d’ailleurs plutôt en France d’ »analyste comportemental ») et son rôle se limite à intervenir ponctuellement. Dans la plupart des films et séries, on voit des profilers mener l’enquête et ça n’existe tout simplement pas, mais ça donne une dimension psychologique qui est peut-être un nouveau moyen d’approcher cette lutte entre le bien et le mal ».

-Quand on écrit un livre ou qu’on réalise un film sur les tueurs en série, faut-il décrire uniquement la réalité, édulcorer ou au contraire exagérer les faits ?

« Dans la fiction, un auteur ou un scénariste est libre de faire ce qui lui plaît. Il se trouve que je travaille comme profiler dans la réalité mais je suis aussi fan de cinéma (j’ai chez moi 50 000 DVD), j’ai une société de distribution de films en DVD avec un associé et ça ne me dérange absolument pas que la fiction s’éloigne de la réalité. Je dirais, franchement, que la réalité serait parfois tellement insupportable qu’elle ne serait pas visible. Des films qui s’approchent au plus près de la réalité, il y en a peu, il y a par exemple Henri, portrait of a serial killer mais qui est un film tellement coup de poing, tellement atroce dans la description de la banalité de l’horreur d’un serial killer, que c’est un film qu’on ne peut pas aimer. On peut l’admirer, je l’ai vu une fois et je l’admire mais je ne suis pas prêt de le revoir parce qu’on est confronté à la réalité du tueur en série qui renvoi au voyeurisme du téléspectateur. Une scène d’ailleurs du film montre le tueur qui regarde, assis dans son canapé avec une bière dans la main, la torture et la mort d’une de ses victimes qu’il a enregistré. Et là, ça nous renvoi aux spectateurs et à notre fonction de voyeurisme par rapport à ce genre de faits ».

 

Stéphane Bourgoin pris en photo lors de ses rencontres avec 3 tueurs en série, dans l’ordre Roderick Ferrell, dit Le Vampire,  avec Donald Harvey, Elmer Wayne Henley :

 

La librairie spécialisée de Stéphane Bourgoin.

 

Propos recueillis par Cédric Dautinger.
Photos de Camille Wernaers.

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