Interview Maxime Chattam : « Nous sommes là pour raconter une histoire, pas pour nous raconter nous-mêmes »

Rendez-vous avec l’écrivain et criminologue Maxime Chattam ce vendredi 13 avril pour discuter livres et écriture bien sûr, mais aussi tueurs en série, dystopie, films d’horreur et régime totalitaire. Membre du jury (« bonjouuur le jury !« ) pour les films présentés dans la compétition « thriller » et pour sa première participation au BIFFF, il avoue avoir « vu du très bien comme du moins bien » et avoir eu de « belles surprises« , mais ne nous en dira pas plus sur la compétition qui bat encore son plein.

 

 

-Que pensez-vous du BIFFF ? 

« J’adore ! Pour plein de raisons, d’abord le plaisir de voir des films. Quand on est cinéphile, ça n’a pas de prix de voir des films qu’on aurait probablement pas vu, ou en tout cas pas avant un petit moment, avant  que le buzz se fasse. J’adore l’ambiance, il y a quelque chose de particulier dans cette salle quand tout le monde se met à hurler ou à rebondir de la même manière sur tel ou tel aspect du film. J’aime beaucoup l’atmosphère général, je suis content d’être là pour quelques jours. J’espère juste trouver encore plus de temps pour voir d’autres films que ceux présentés dans la catégorie « thriller ».

-Dans la Trilogie du Mal, vous avez abordé la figure du tueur en série, en quoi est-ce une figure intéressante en littérature ? 

« Il y a plein d’intérêt ! D’abord c’est l’incarnation du mal aujourd’hui. Ce personnage cristallise beaucoup des excès de la société, il permet de mettre en avant beaucoup d’éléments de dysfonctionnement du monde moderne. Le tueur en série, c’est vraiment l’incarnation de tout ce qu’il y a de négatif et de tout ce qui nous échappe dans le monde. On vit dans un monde où la Science est venue balayer la religion, dans lequel la psychologie et la psychanalyse sont venue balayer le folklore et les croyances familiales, les légendes, le mythe du monstre sous le lit… Toutes ces choses-là, aujourd’hui, ne fonctionnent plus. Or, une société a besoin de jalons, y compris dans ce qui a de plus sombre, de plus excessif. Le tueur en série dans le monde moderne incarne ce jalon-là, cette frontière extrême à ne pas dépasser, cette transgression, parce qu’il a ce côté hyper monstrueux. C’est un monstre vraiment, dans le sen où il est vrai, on ne peut pas nier leur existence aujourd’hui, ce sont de vrais êtres humains. Quand on met de côté les psychotiques, qui représentent 5 à 6% des tueurs en série, l’essentiel des tueurs en série sont plutôt des sociopathes, des psychopathes, tout à fait maîtres de leurs actes. Donc tout un tas de personnage se construisent volontairement dans la destruction de l’autre, dans la souffrance de l’autre, dans la manipulation, dans le syndrome divin, etc. »

 

-Ils ont un côté mystérieux ?

« Oui, il y a quelque chose d’assez mystérieux dans ces êtres humains-là, on ne comprend pas tout ce qu’ils font mais une chose est sûre, ils vivent un peu dans notre monde, puisqu’ils vivent parmi nous, en faisant semblant et dans un autre monde de souffrance et de destruction, monde qui nous échappe totalement, qui n’a pas de codes, qui est un monde de transgression. Et c’est dans ce sens-là qu’ils sont des monstres, c’est-à-dire des êtres dont on a pas la connaissance complète, mais qui sont à cheval entre notre monde et un autre qui leur est propre, un monde de fantasmes transgressifs et ultra-violents, dans lequel on est totalement déconstruit dans sa personnalité. Donc le tueur en série a quelque chose d’hyper intéressant pour le romancier aujourd’hui, ça permet de raconter des histoires hyper réalistes tout en parlant de sujets d’actualité tout en jouant sur d’autres codes, parfois même les codes du fantastique, tel qu’il a été défini dans la littérature du 19ème, c’est-à-dire des histoires dont à la fin on ne soit pas sûr que tout est rationnel. C’est ça la vraie définition du fantastique. Et moi j’aime jouer avec ça, je raconte des histoires qui commencent par l’histoire fantastique classique, qui n’a pas de réponses cartésiennes, puis on avance dans le bouquin et on se rend compte qu’en fait si, tout était expliqué mais peut-être qu’éventuellement sur l’épilogue on peut avoir un doute sur deux, trois éléments, mais ce n’est pas sûr ! Ça a un côté jouissif pour le romancier de jouer sur tous ces codes et j’espère que c’est plaisant pour le lecteur de se laisser embarquer dans ce genre d’histoire comme un train qu’on prend sans savoir vers quelle destination il va ».

-Avec les livres de l’Autre Monde, vous vous êtes lancé dans la dystopie, qu’est-ce que cela vous a apporté ?

« Le principe d’Autre Monde, et ce qui est drôle pour moi, c’est le fait de pouvoir reconstruire tout un monde. Je fais basculer le nôtre en quelque chose qui, si on accepte le postulat de base, semble finalement crédible. A partir du moment où on accepte qu’il peut y avoir un jour une tempête qui bouleverse l’écosystème de la planète et qui redéfinit la donne moléculaire et génétique de la nature, y compris des hommes. Si on accepte ça, tout ce qui suit dans Autre Monde est envisageable finalement. Pour moi, cela mène à deux choses, d’abord je dois rester hyper réaliste dans le traitement de mon postulat de base, la tempête a créé des changements. A partir de là, tous ces changements doivent être cohérents. En même temps, cela me permet des tas de trucs, de m’amuser, de raconter comment est-ce qu’on pourrait reconstruire la société si demain on devait repartir de zéro, sachant qu’il y a deux modèles possibles, il y a celui des enfants, qui eux ont eu le modèle de leurs parents et ont vu où ça les a mené. Ils veulent construire quelque chose d’autre, mais quoi? Donc, ils ont encore le référent de leurs parents même s’ils ne l’aiment pas trop et ils essaient de trouver un truc qui y ressemble mais n’est pas la même chose. La deuxième possibilité, c’est celle des adultes, qui repartent dans un système totalitaire« .

 

 

-C’est une critique de ce genre de système ? 

« Oui, je n’ai pas inventé grand chose, je suis parti de ce que je voyais et j’ai poussé la logique à fond. Les hommes n’ont plus de mémoire, ils obéissent aveuglément, sans se poser de questions, à un individu qui a un peu plus de charisme et de pouvoir, qui semble lui avoir la mémoire de quelque chose et qui sait où il veut emmener les autres. Ces livres sont une critique du système totalitaire, une critique de la société de consommation aveugle dans laquelle on se jette tous, des médias qui peuvent être suivis aveuglément et sans se poser de questions, mais je n’ai rien contre les journalistes (rires), tout est une question de modération et de recul. Il faut savoir que l’information qu’on nous donne est subjective« .

-Quelles sont vos sources d’inspiration ?

« Pour Autre Monde, c’est tout simplement né d’une envie de retrouver le plaisir que j’avais eu en tant que jeune lecteur mais cette fois-ci du côté de l’écrivain. J’ai commencé la lecture avec le Seigneur des anneaux de Tolkien et j’avais envie de m’amuser avec ce genre de récits. Or depuis l’âge de 17 ans je prépare une saga d’Heroic Fantasy, mais réaliste, noir, qui alterne moments épiques et moments intimistes, où je prends mon temps. Je sais que c’est une saga très développée, qui risque de faire chier tout le monde mais dans lequel moi je vais prendre un pied pas possible et ça fait maintenant 19 ans que je suis dessus et ce n’est toujours pas prêt. J’installe vraiment mon histoire. Tel que c’est scénarisé aujourd’hui, sur les 150 premières pages, il ne se passe rien comme chez Tolkien d’ailleurs. Je kiffe mes personnages, mon univers, et je prends le temps de les installer. Ce que je fais dans mes thrillers en étant noir et hyper précis, le sera aussi dans l’Heroic Fantasy. Les combats, ce n’est pas : je sors mon épée, je butte trois trolls et je rigole et qu’est-ce qu’on fait ce soir ! Quand on sort une arme, c’est les ampoules aux mains, c’est la sueur, la fatigue, les courbatures, et après seulement le combat commence. Mon Heroic Fantasy n’étant pas prêt, je me suis dit que je pouvais quand même partir sur autre chose et c’est comme ça que l’idée d’Autre Monde est venue. Autre Monde c’est Tolkien pour  le côté divertissant, très fouillé. Dans cette saga, il y a aussi beaucoup de références à Sa Majesté des Mouches qui est un roman que j’ai beaucoup apprécié quand j’étais ado et qui me plait encore toujours. Il y a aussi Mark Twain et Tom Sawyer, Jules Vernes et Barjavel qui m’ont inspiré. Tous ces mythes de la littérature d’aventure un peu fantastique« .

 

-Et d’où vient votre inspiration pour les thrillers ?

« L’inspiration pour les thrillers, c’est un peu particulier. Je n’ai pas d’inspiration directe, il y a certains livres qui sont des bouquins références et que j’ai lu il y a quinze ans comme Dragon Rouge, Necropolis, Les Rivières Pourpres de Grangé, roman hyper maîtrisé. Mais aujourd’hui, j’écris les bouquins que j’ai envie de lire finalement. Donc je pars sur un sujet qui me plaît, je me documente, très vite je me rend compte si je dois laisser tomber parce qu’il n’y a pas assez de matières pour faire un bouquin ou si, à l’inverse, c’est un super sujet. Il faut que le sujet me plaise et que je sache de quoi il va me permettre de parler en sous-texte. De quoi j’ai envie de parler sur le monde dans lequel je vis à travers ce sujet-là, qui est souvent un prétexte pour parler de quelque chose qui nous touche. L’inspiration se fait au gré de la vie, des lectures, des promenades, de ce que j’entends à droite à gauche, et beaucoup des films ! Aujourd’hui,  je crois que j’ai plus d’inspiration à travers le cinéma qu’à travers la littérature, parce que le cinéma n’hésite pas à se mettre en danger, à se renouveler, à être créatif, à proposer beaucoup de choses… Donc je bouffe énormément de pellicule et je suis souvent plus marqué par des films que par des livres, en me disant que là, il y a une vraie inventivité, une créativité, une originalité que je n’ai pas vu depuis longtemps dans la littérature. Et je me pose des questions, par exemple, cette scène-là, qui est très forte, comment est-ce que moi dans mon bouquin je peux obtenir un résultat similaire, à travers les mots  ? » 

-Vous faites partie de la Ligue de l’Imaginaire, qu’est-ce que c’est ? 

« Nous-même, on ne sait pas (rires). C’est une bandes de potes, on est dix, on s’est rassemblé avec l’idée de mettre en commun nos références, puisqu’on vient des mêmes univers. On veut raconter des histoires, prendre les gens par la main et essayer de les embarquer loin. On a envie de promouvoir l’imaginaire sous toutes ses formes, à travers nos bouquins, à travers des bandes dessinées,  à travers des films, etc. On a envie de parler de notre façon d’écrire, faire des congrès, des colloques, aller dans les universités. L’idée, c’est de parler de notre passion. Nous sommes des romanciers qui sommes là pour raconter une histoire avant tout, pas pour se raconter nous-même. On n’est pas dans la littérature nombriliste, ce n’est pas ça qui nous plaît, ni à lire, ni à écrire. On aime divertir les gens avec des histoires qui nous sortent du crâne, sans que l’on sache toujours comment ou pourquoi d’ailleurs« .

 

 

-En lisant Le Cinquième Règne, j’y ai retrouvé beaucoup du Ça de Stephen King, vous confirmez ?

« Ah oui oui bien sûr ! Il y a un très clair hommage au Ça de Stephen King, à Nuit d’été de Dan Simons aussi, qui sont des romans très forts sur l’adolescence, le rapport de l’adolescence au fantastique, sur ce que c’est de devenir adulte, nos trouilles, nos peurs ancestrales et primitives. C’était une volonté marquée de leur faire hommage mais aussi de prolonger le plaisir personnel que j’ai eu en les lisant en se disant qu’on a envie d’en lire plus dans ce genre-là et qu’on ne le trouve pas, qu’à cela ne tienne, je vais les écrire moi-même. Au moi j’aurais prolonger le plaisir pour moi. Mais j’espère pour mes lecteurs aussi ! (rires) »

 

 

Propos recueillis par Camille Wernaers.
Photos : Cédric Dautinger.

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