Au coeur des décroissants bruxellois

En pleine période d’austérité, la décroissance peut-elle être une piste pour réduire ses frais ? Ce mode de vie alternatif attire de plus en plus de Bruxellois. Nous sommes partis à la rencontre de trois d’entre eux. Ralentir sa vie, produire moins, créer des liens, être en bonne santé et faire attention à son portefeuille, autant de promesses offertes par la décroissance.

(Un article originaire de l’e-Ris, site des étudiants en dernière année de journalisme à l’ULB)

Vivre avec 1000 euros par mois à Bruxelles, est-ce difficile ? Pas pour Pierre, grâce à son mode de vie décroissant. « Moi je vis très bien avec 1000 euros de chômage par mois et mon fils à charge« .  Pierre vit à Bruxelles. A propos de la décroissance, il explique : « Je ne sais pas si on « est » décroissant, c’est plus un processus. C’est culturel, comme un changement de l’imaginaire, une décolonisation de notre imaginaire par rapport à toutes nos croyances capitalistes et techno-scientistes« .

 

 

Il a d’abord étudié la musique et même gagné un premier prix du Conservatoire en guitare. Puis, à 35 ans, il a tout arrêté pour se lancer dans l’informatique. « J’ai essayé de travailler pour de vrai, à temps pleinJ’ai vite détesté ça, je me suis enfui du monde du travail en me disant que ce n’était pas fait pour moi, que j’allais faire autre chose« .  Pierre entre alors dans le monde militant. Il s’engage notamment en faveur d’un mode de vie décroissant. « Aujourd’hui on peut dire que je fais un double temps plein militant-bénévole. Je profite ou détourne l’argent du chômage à des fins militantes et politiques » dit-il. Pierre est chômeur mais travaille comme informaticien à ses heures perdues.

Voir le monde autrement

« J’ai plus de bagnole, je fais tout à bicyclette ou à pied mais je me rends bien compte que c’est possible parce que j’habite en ville« , explique Patrick Wouters en montant sur son vélo. Il exerce une profession plutôt particulière pour un décroissant, plus proche des milieux anarchistes et anticapitalistes que des forces de l’ordre : il est commissaire de police. A 65 ans et à deux semaines de la retraite, il nous reçoit dans son bureau, un commissariat en plein milieu des Marolles. A la question de savoir si être commissaire de police est compatible avec la décroissance, Patrick répond : « je suis un homme d’ordre mais je suis un flic hors du commun, même si on peut se demander ce qu’est le commun ? »

 

 

Pour lui, « être décroissant, c’est remettre en cause tous nos automatismes. Si j’ai envie de construire une nouvelle maison, je peux me demander pourquoi ne pas réhabiliter une maison déjà existante, puisqu’il y en a plein. Pareil, quand je mange de la viande, je dois me demander quel est le coût écologique de la viande que je viens de manger« .

La décroissance prône une vie plus simple, ainsi que la  consommation et la production locale. D’après les décroissants, la société est trop dépendante du pétrole, ressource épuisable. Il demande donc que la société se prépare pour l’après-pétrole. D’après eux, la décroissance est meilleure pour le portefeuille mais aussi pour la santé et un changement de paradigme est possible. Les décroissants demandent de réduire la consommation de choses non-renouvelables. Sous les mots d’ordre de « ralentir, réduire et relocaliser », ils demandent qu’on aille moins vite, moins loin, moins longtemps. Travailler moins et donc moins produire de produits nocifs et inutiles tout en ayant le temps de créer plus de liens, voilà leur idée principale. Ils se battent également contre la mondialisation qui met les peuples en concurrence. « Pour moi l’intérêt, c’est libérer du temps. On se fait piquer sa vie pour fabriquer des conneries. Il faut retrouver du temps à mettre dans le collectif. Il y a tellement de choses à faire, et les gens passent leur temps et leur vie à fabriquer des choses inutiles, et bousillent leur santé, notre santé et celle de nos enfants« , explique Pierre.

Militant avant tout

Pour de nombreux adeptes de ce concept, l’important ce n’est pas seulement de changer de vie, c’est aussi de militer. « Moi, je combine les deux, c’est complémentaire. Vivre en ville est nécessaire pour y militer et se retirer à la campagne  permet de vivre la simplicité volontaire. Il ne faut pas simplement se retirer sur un terrain et vivre en bon décroissant vu l’ampleur des enjeux et la nécessité d’agir politiquement, sinon on va se faire bouffer » explique Pierre.

 

 

« Pour les adeptes de la simplicité volontaireil  faut s’écarter du monde rapide occidental et se créer des îlots d’autonomie. Il est plus efficace de mettre en pratique et de montrer qu’autre chose est possible plutôt que de s’opposer directement au système capitaliste. Moi je ne pense pas que cela soit suffisant. Si on s’écarte tout simplement, le système légifère. On ne peut déjà plus construire nos propres maisons, on légifère sur les semences…« , explique Pierre.  La notion de simplicité volontaire chère à certains décroissants est donc de ne pas s’opposer de front au système, parce qu’il est trop fort.

Vivre en ville, et donc à Bruxelles,  est un atout pour les militants, car  il y a plusieurs moyens d’y militer. « Je pense qu’il faut tout faire, moi je suis pas discursif, j’ai pas envie de lire la 2000 ème analyse qui dit que rien ne va. J’ai besoin de bouger, de faire des choses concrètes. J’aime bien faire de l’anti-pub, des interruptions de conférences,etc. Il faut voir la décroissance sous un oeil ludique et amusant. On interrompt par exemple les conférences du parlement européen, avec des nez de clowns sur le visage » s’enthousiasme Pierre.

Autant d’activités pratiquées par les Artivistes, un collectif bruxellois qui prône la « désobéissance grotesque » et brasse un public plus jeune que celui du mouvement politique des objecteurs de croissance. Pour Pierre, « militer peut parfois être austère, si on ne fait que ça sans s’amuser c’est parfois un peu décourageant et je crois qu’il y a des gens qui ne restent pas à cause de ça« .

Un regard collectif sur le monde

Militer, « ce n’est pas une démarche personnelle, c’est plus un regard collectif sur le monde. Et la question est alors : comment agir sur le monde, comment créer un changement ?  C’est ce qui anime tous les militants, face à cette inertie gigantesque du monde autour de nous« , continue Pierre.

Et une des façons d’agir et de militer pour les décroissants est d’utiliser un instrument institutionnel, tel que la réunion au sein du mouvement politique des objecteurs de croissance (association de décroissants), dont Jean-Baptiste est le porte-parole. Il fait partie du groupe local bruxellois. « Un point commun à tous les objecteurs de croissance,  c’est estimer qu’une croissance finie dans un monde infini n’est pas possible, que notre croissance est trop grande.  On consomme dans l’excès et l’excès, c’est notamment la production de déchets supérieure à ce que peut supporter la terre.  Il nous faut une croissance équilibrée avec la terre, qui soit viable alors il faut décroître » dit-il.

 

Une crise qui a tout fait basculer

« La crise économique a fait prendre conscience aux gens qu’on allait trop loin » estime Jean-Baptiste. L’année 2008 a été un vrai tournant pour l’avancée de l’idée de « décroissance ». « Le libéralisme a été réellement remis en question pendant quelques mois puis rien n’a changé, à cause de la force de l’habitude et de la puissance des lobbys. Mais aujourd’hui avec l’austérité, on se doute que ca va exploser à un moment. Les gens sentent bien que ça ne marche plus, que le système est insensé.  J’entends encore souvent qu’il faut plus de croissance, plus de travail, alors que c’est cela qui nous a foutu dedans ». 

Avec le pouvoir d’achat qui baisse, « beaucoup de gens sont tentés de réduire leur facture de cette manière. Il y a en fait deux secteurs où ça explose : les légumes et l’énergie. Les gens ont de plus en plus de mal à boucler leur facture. Ils ont envie, ou sont obligés, de consommer autrement, d’une manière qui finalement revient moins cher que d’aller dans des grandes surfaces », explique Jean-Baptiste. « La situation aidant, à mon avis de plus en plus de gens iront vers l’objection de croissance ».

 

 

D’ailleurs, depuis la crise, les coopératives d’achat (ex: comme les potagers collectifs, qui sont au nombre de 104 à Bruxelles) et les magasins de seconde main explosent. Un vrai changement est visible, une dynamique de fond qui montre que la décroissance est une piste partielle selon Jean-Baptiste.

Même les décroissants sont parfois croissants

Une des contradictions du discours décroissant est la nécessité de lenteur. D’après Pierre, « on prône la lenteur mais on a toujours trente cinq mille choses à faire, on est pris par cette vitesse aussi. On n’a pas encore la réponse à ça, mais finalement c’est mieux de chercher que de ne rien faire en restant chez soi et en se disant que le monde est moche ». Les décroissants rencontrés expliquent qu’il est très difficile de vivre en pleine cohérence avec ces idées-là en ville. « Je porte des vêtements chinois, je bois un café, j’ai un paquet de clopes dans la poche« , dit Pierre. Il continue: « Il n’y a pas de décroissants aujourd’hui. On est prisonnier du système dans lequel on vit. On est tous plein de contradictions. C’est impossible de vivre la décroissance dans ce monde. C’est bien ça qui est terrifiant, on ne peut plus échapper à la machine à consommer ».

Pierre et tous les autres décroissants continueront à défier un système basé sur la consommation. Une logique qui ne fonctionne plus aujourd’hui pour de nombreuses personnes avec la baisse du pouvoir d’achat. Vivre avec 1000 euros par mois à Bruxelles n’est pas une gageure pour eux. Une piste à explorer pour déjouer la précarité.

Article : Wafaa Hammich et Camille Wernaers
Photos: Camille Wernaers

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>