La couleur des sentiments : la couleur de toute une époque

On n’hésite pas à la dire : la couleur des sentiments est un chef d’œuvre du cinéma. Allez le voir. S’il est vrai que d’habitude, on attend la fin de l’article et de nos arguments avant de vous conseiller de voir un film ou pas, dans ce cas-ci, cette conclusion s’impose. Et pourtant. Dans cette adaptation du best-seller de Kathryn Stockett, pas d’explosion, pas de boites de strip-tease, pas d’histoire extraordinaire à priori. Juste celle de Skeeter (Emma Stone), une jeune journaliste tout juste diplômée qui revient au début des années 60 dans sa ville natale de Jackson, dans le sud des Etats-Unis, pour constater que le sort des femmes noires y est tout sauf enviable. Celles-ci n’ont pas d’autres perspectives que celle de devenir bonnes à tout faire et nounous pour les riches bourgeoises blanches, qui n’ont aucune considération pour elles. Qui se demandent si leurs bonnes peuvent employer les mêmes toilettes que leurs enfants, à cause des « maladies » qu’elles risqueraient de transmettre. Aidée par Aibileen (Viola Davis), Skeeter, elle-même élevée par une nounou noire, décide alors de recueillir les témoignages anonymes de ces femmes pour en faire un livre, avec en toile de fond cette question : « qu’est-ce que cela fait d’élever des enfants qui n’auront plus aucune considération pour vous en grandissant ? ».

Le film se focalise donc sur les femmes. Ce sont des femmes noires qui servent comme bonnes, ce sont des femmes blanches qui décident de les engager et qui traitent avec elles.  Les hommes sont au travail, leur avis est comme laissé de côté. Attention, ce n’est pas pour cela que c’est un « film de femmes ». Après tout, des études ont montré que dans la plupart des films américains, il y a un rôle féminin  pour cinq masculins. Est-ce que cela empêche les femmes de les voir ? Au contraire, cette grande présence des femmes à l’écran dans ce film est particulièrement intéressante car elle permet de rendre compte du racisme, mais aussi du sexisme plus qu’évident de cette époque (ce que la série Mad Men avait déjà laissé entrevoir). A l’époque, une femme se marie et a des enfants. Ou servent comme nounous. Point. Il est alors d’autant plus réjouissant de suivre Skeeter, qui ne veut pas entrer dans ce schéma traditionnel. L’histoire montre aussi à quel point les enfants sont délaissés par les mères de cette époque, mères qui prennent des nounous pour ne pas s’en encombrer. De quoi donner un joli coup à l’argument d’ « instinct maternel au-dessus de toute épreuve ». Le jeu des actrices est juste et précis mais on n’évite pas quelques clichés, il y a la très méchante femme qui élabore des plans machiavéliques, l’autre vraiment bête mais très gentille.

Evidemment, on n’est plus à la même époque. On peut même constater le chemin parcouru. Mais aussi voir un certain retour ou une certaine stagnation dans certains domaines. Car ce que le film raconte fait malheureusement encore écho à notre société d’aujourd’hui. Certains propos racistes qu’on y entend se retrouvent encore aujourd’hui partout, sur Internet notamment (les temps ont quand même un peu changé de ce côté-là). Encore aujourd’hui, si vous êtes une femme et que vous ne voulez ni vous marier, ni avoir d’enfants, on vous souhaite bonne chance.

Malgré un scénario qui pourrait sembler « dramatique », on rit souvent de l’humour de ces femmes, corvéables à merci, mais  qui ne se laissent pas abattre par leur situation et sont de vrais rocs, pleines de caractère. La couleur des sentiments ne tombe pas dans le sentimentalisme facile. C’est un film touchant, qui réussit le pari de nous faire réfléchir sur notre époque tout en parlant d’une autre.

 

 

Camille Wernaers

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