L’ULB, antisémite?

 

Souvenez-vous : un article du journal étudiant Caducée du cercle Solvay faisait grand bruit il y a quelques semaines concernant un passage antisémite d’un article « humoristique ». On pouvait alors lire dans la presse ou entendre certaines personnes craindre une généralisation et une banalisation de l’antisémitisme à l’ULB. Qu’en est-il réellement ?

La principale problématique soulevée par cette affaire est le retour de la banalisation de l’antisémitisme. Un fléau qui reprend du poil de la bête dans notre société et qu’il nous faut combattre. La Caducée a fait un mauvais choix évident en laissant passer cet article. De là à taxer l’ULB d’antisémitisme, c’est oublier un peu vite  son principe fondateur de libre-examen.

Joël Kotek, enseignant en Sciences Politiques à l’ULB, donne des cours sur la Shoah et l’antisémitisme, sur la Shoah et les génocides au XXème siècle, sur la construction européenne et sur l’histoire des pays d’Europe Centrale. Il nous a confié ses impressions.

 

Peut-on qualifier l’article du cercle Solvay d’antisémite ?

« Je parlerai d’antisémitisme inconscient car il me semble que l’auteur de l’article n’a pas voulu mal faire et n’est pas antisémite. Alors pourquoi est-ce de l’antisémitisme? On a le droit de critiquer une religion, surtout à l’ULB, car la modernité passe par cette critique. Le problème, c’est qu’on ne critique jamais le judaïsme quand on s’attaque à la religion juive. On critique ce que l’on suppose être les caractéristiques des juifs : dominer le monde ou aimer l’argent. Ce n’est pas normal. On en revient à des poncifs qui aboutissent à des pogroms et à très long terme, à l’antisémitisme nazi. Ce n’est pas du nazisme, mais c’est une partie de ce qui explique la victoire des nazis et leur popularité. Cette idée des juifs qui accaparent l’or et les richesses est assez dangereuse. On ne critique jamais le Talmud ou la pratique juive mais toujours ce qui serait caractéristiques aux juifs : l’amour de l’or (or le Talmud prohibe le prêt à intérêt) ou des moqueries sur la Shoah. Se moquer de la Shoah, ce n’est pas de l’antisémitisme, c’est de l’insulte. »

Ne s’agit-il pas d’un problème de définition de l’humour et de la liberté d’expression ?

« Les personnes qui ne comprennent pas qu’on ne puisse pas se moquer de la Shoah trouvent absolument honteux qu’on ose faire des caricatures de Mahomet. Fondamentalement, nous avons affaire à deux poids, deux mesures. Il y a des limites à la liberté d’expression, et l’une d’elles est l’insulte. Le droit à l’humour est un droit absolu mais tout dépend avec qui on le fait et dans quel but. Si l’intention est, comme Pierre Desproges, de se moquer des racistes, on a le droit d’utiliser un humour justement « raciste ». Mais ce n’est absolument pas le cas de cet article. Il se moque tout simplement des fours crématoires. Cela minimise la Shoah et participe donc même au négationnisme. Sans limites pour la liberté d’expression, on pourrait tout dire, et on passerait des films pornographiques à la télévision nuit et jour… Ou on montrerait des exécutions publiques. La civilisation pose ses limites, parfois floues mais elles sont claires concernant la Shoah. »

L’ULB, plus spécifiquement, serait-elle antisémite ?

« Il y a toujours eu de l’antisémitisme dans tous les milieux et partout. Pourquoi l’ULB en serait-elle épargnée ? A la question de « est-ce que l’ULB est antisémite », bien sûr que la réponse est non. L’institution ne l’est pas car l’antisémitisme implique des discriminations cachées ou non et il n’y en a pas à l’ULB. Depuis quelques années cependant, il y a une libération de l’antisémitisme, notamment via l’humour antisémite. On peut critiquer l’Islam, la religion catholique ou juive mais il est dangereux de critiquer les chrétiens, les arabes, les musulmans, les juifs…  C’est ça la différence entre ce qui est permis ou non. On peut critiquer une idéologie mais difficilement une personne car il y a atteinte à celle-ci et donc une limite claire. »

Que pensez-vous alors des critiques entendues à l’ULB à l’encontre d’Israël ?

« On a le droit de critiquer l’Etat d’Israël pour ce qu’il fait mais pas pour ce qu’il ne fait pas. Il faut faire la différence entre antijudaïsme et antisémitisme. Critiquer Israël pour ce qu’il fait, c’est de l’antisionisme « acceptable ». S’il s’agit de critiques objectives, on ne pourra jamais les taxer d’antisémitisme. Sous couvert d’antisionisme, les gens se croient permis de revenir à une argumentation antisémite. C’est par exemple le cas d’un professeur très connu et souvent invité à l’ULB : Bricmont, qui utilise le même langage aujourd’hui que les nazis avant la guerre. Ce que je demande également à certains professeurs arabo-musulmans de l’ULB, c’est d’un peu moins critiquer Israël (ce dont ils ont tout à fait le droit bien sur) et un peu plus les pays arabes. Je n’ai entendu aucune critique concernant la répression au Bahreïn par exemple. »

La banalisation de l’antisémitisme serait-elle plutôt une tare de notre société actuelle ?

« Il faudrait en fait que chaque peuple se moque un peu plus de lui-même plutôt que de ses voisins. Par exemple, les chaînes flamandes se plaignent des réactions juives quand elles diffusent des blagues antisémites et reprochent aux juifs de ne pas avoir le sens de l’autodérision. Ces même flamands ne comprennent pas quand les francophones du pays critiquent la médiatisation de l’enterrement d’une ancienne députée du Vlaams Belang… Eux aussi manquent alors de sens de l’autocritique. L’humour juif, comme le britannique, sait utiliser l’autodérision. Se moquer de la Shoah est une chose totalement différente, les familles juives ont été décimées. On assiste également à une remontée du racisme, contre les juifs, les arabes, les roms, les francophones ou les flamands. Une société en crise a des réactions primaires et primales, c’est le danger, et ça concerne aussi les juifs. »

Cédric Dautinger

5 Comments

  1. anon

    23 mai 2011 at 1:45

    La caricature de Mahomet avec une bombe sur la tête signifierait que tous les musulmans seraient terroristes, on touche donc à un soi disant trait de personnalité (comme l’or avec les Juifs), est-ce de l’antisémitisme ? J’ai d’ailleurs une autre question, Monsieur Kotek qui défend toujours le principe du judaisme, qui s’oppose à l’antisémitisme et qui défend Israël, qui demande à ce que les professeurs arabo-musulmans de l’ULB critiquent un peu moins Israël et se concentrent sur les pays arabes. Est-ce que Monsieur Kotek arrive à garder un regard critique sur la politique d’Israël ?

  2. LaPige.be

    23 mai 2011 at 12:58

    Lors de l’entretient, Monsieur Kotek a beaucoup plus développé sa vision de la critique envers l’Etat d’Israël et ne prend pas parti pour ce pays ou pour les palestiniens. On peut bien entendu critiquer Israël pour beaucoup de raisons mais Monsieur Kotek juge qu’il faut également être critique envers certains pays musulmans de cette région du monde. Je peux donc vous répondre par l’affirmative concernant votre question.

    Votre exemple de la caricature du Prophète rentre parfaitement dans le cadre d’une insulte aux musulmans et pas d’un humour envers l’Islam.

  3. sarah

    17 juillet 2011 at 6:31

    Prof. « arabo-musulman » à l’ULB et critique d’Israël: quelqu’un peut-il me citer un seul nom ? Je n’en connais pour ma part aucun…

  4. rafa

    18 juillet 2011 at 4:38

    « Sous couvert d’antisionisme, les gens se croient permis de revenir à une argumentation antisémite. C’est par exemple le cas d’un professeur très connu et souvent invité à l’ULB : Bricmont, qui utilise le même langage aujourd’hui que les nazis avant la guerre. »

    Ce cher professeur essaie de nous dire que le professeur Jean Bricmont de renommée internationale qui est souvent invité dans les plateaux télé français pour débattre de l’actualité utilise un langage « NAZI » ! Un professeur qui travaille avec Noam Chomsky, un des plus grands, si ce n’est le plus grand intellectuel de notre temps.

    « Ce que je demande également à certains professeurs arabo-musulmans de l’ULB, c’est d’un peu moins critiquer Israël (ce dont ils ont tout à fait le droit bien sur) et un peu plus les pays arabes. »

    Le professeur Kotek est entrain de nous dire que les professeurs doivent réagir aux problématiques selon leurs origines ethniques… C’est honteux de voir un professeur de l’ULB avoir encore de tels réflexes xénophobes.

  5. Liliane Mathys

    2 août 2011 at 5:27

    En réponse à l’ interview de Monsieur le Professeur Kotek de mai 2011 , je souhaite dire que je pense que des expressions comme « des professeurs arabo – musulmans  » ou encore arabo -chrétiens ou encore bouddhistico – asiatiques sont peu heureuses . Elles me rappellent certaines théories de sinistre mémoire et sont probablement influencées par l’orientalisme . Le terme « arabo – musulman  » me semble aussi parfois utilisé ou compris comme une menace consciente ou inconsciente ; une nouvelle « classe dangereuse  » comme a dit l’ historien Alain Neuville concernant les ouvriers au 19ème siècle .Toutes ces appellations réduisent nos identités multiples et donc notre personne .Au fait , une professeure « arabo -chrétienne  » rencontre un professeur  » bouddhistico -asiatique  » , ils vivent en Belgique . J’ espère que leurs enfants ne seront pas appelés des métis ..

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