« Chomsky à Bruxelles – Une voix dissidente »

Mercredi 16 et jeudi 17 mars, il y avait un vieux monsieur de passage à Bruxelles. Un grand monsieur, surtout : Noam Chomsky, professeur de linguistique à Cambridge, et surtout philosophe et activiste connu et reconnu depuis les débuts de la Guerre au Vietnam, dans les années 50.

Chomsky…Peut-être ce nom ne vous dit-il rien, après tout nous avons nous-mêmes attendu le mémoire de fin d’études pour en entendre parler, dans la bouche de notre promotrice, une Gauchiste notoire, l’historienne Anne Morelli.

Gauchiste, le Chomsky ?

En tout cas, l’affiche promouvant sa venue dans notre capitale annonçait en grand : « Une voix dissidente ».

Le bonhomme a donné deux conférences, l’une au Théâtre national et l’autre à l’Université Libre de Bruxelles. Au total, près de 2.500 places. Dans les deux cas, les salles étaient pleines à craquer. Il n’aura même fallu que 6 jours pour vendre l’entièreté des billets pour le Janson. Du jamais vu.

Il faut dire que, d’après les organisateurs (deux éditeurs – Aden et EPO -, Bruxelles Laïque, le Centre d’histoire et de sociologie des Gauches, et les jeunes du PTB), Noam Chomsky n’avait plus daigné faire étape dans la capitale européenne depuis…1992 ! De la même façon, il était de passage à Paris au mois de mai dernier, et là encore c’est en décennies qu’on comptait son absence.

Agé aujourd’hui de 82 printemps, les amateurs de cette « voix dissidente » avaient donc bien saisi l’importance de l’évènement.

 

 

Deux conférences, disions-nous. « Crise économique, guerre et transformation sociale » pour ce qui est de l’ULB, et « Raison contre pouvoir » au Théâtre national.

Sans pouvoir rentrer dans les détails, quelles furent les idées marquantes de ces deux soirées ?

Une des raisons expliquant la si longue absence de Noam Chomsky dans nos contrées fut la polémique entourant sa préface d’un livre de Robert Faurisson, un négationniste français notoire…il y a 30 ans de cela.

Les conceptions américaines et européennes de la liberté d’expression sont assez différentes, pour ne pas dire opposées. Du coup, de par chez nous, bien que Juif lui-même, cette préface va littéralement coller à la peau de Chomsky.

Pour ce dernier, si l’incitation à la haine raciale est intolérable, déterminer l’expression légitime l’est tout autant. Le délit d’Holocauste et le devoir de mémoire reprennent le principe même des assassins nazis. Ce n’est donc pas du tout honorer la mémoire de leurs victimes que d’instaurer une Vérité, et des déviants à cette Vérité.

Une fois cela mis à plat, beaucoup se demandent comment on peut catégoriser Noam Chomsky. Est-il à Gauche ? Est-il… marxiste ?

Là-dessus, il aura ces mots : « Dit-on Einsteinien ? Newtonien ? » Pour lui, cela n’a pas beaucoup de sens, ni d’importance. Ceci étant, il trouve qu’il y a énormément à apprendre de Karl Marx. Que ce penseur est toujours d’actualité, surtout en ce qui concerne la crise environnementale.

Chomsky est également séduit par l’anarcho-syndalisme. Là encore, attention aux définitions. Non, il ne porte pas de T-shirt avec un A entouré d’un cercle. L’anarchisme pour ce philosophe, c’est aller à l’encontre de la subordination. Les militants féministes, les militants indigènes, ils ne s’auto-baptisent pas anarchistes. Pourtant, leur démarche est basée sur la même conception.

 

 

Noam Chomsky est américain. Et en tant qu’Américain, il a beaucoup de choses à dire sur son pays. Des choses assez hétérodoxes.

Ainsi, quand on lui demande si les Droits de l’Homme peuvent être appliqués à l’ensemble du monde, il répond en substance qu’il s’agit d’abord de balayer devant notre porte : Les États-Unis rejettent les droits socio-économiques et culturels (qui constituent deux des trois piliers de la Déclaration universelle de 1948). Quant aux droits civils et politiques (qui constituent le troisième pilier), s’ils ne les rejettent pas en théorie, en pratique c’est beaucoup plus compliqué. De facto, ils sont rejetés également.

En parlant des droits civiques plus spécifiquement, Chomsky étonne encore en estimant que, sur ce plan-là mais pas uniquement, Barack Obama est pire que George Bush Jr, et d’évoquer des coups de cisaille contre la liberté d’expression.

Sur les évènements récents dans les pays arabes, Noam Chomsky aura ces mots : l’Occident en général, et les États-Unis en particulier, veulent autant que faire se peut empêcher les démocraties dans le monde arabe.

En effet, comme le montrent des sondages d’opinion réalisés parmi les populations de ces pays, si l’Iran est l’ennemi officiel des États-Unis, seuls 10% des Arabes estiment qu’il s’agit d’une menace. Cela va même plus loin, puisque 80% des Égyptiens sont pour le nucléaire iranien, en ce compris le nucléaire militaire. Parallèlement, États-Unis et Israël représentent pour lesdites populations la menace majeure. Ce taux grimpe à 90%, à nouveau parmi les Égyptiens.

Par conséquent, si les États-Unis soutiennent les aspirations démocratiques dans la région, ils en seront chassés comme le montrent ces sondages, ce qui mettrait à mal leurs objectifs économico-stratégiques. Si le soutien aux dictateurs permet, lui, de maintenir la prédominance américaine, « Pourquoi pas ? », dit-on dans l’establishment américain.

Autre thème abordé : la crise économique. Ressassant des propos ayant maintenant trouvé largement écho avec les années, Chomsky rappellera que, en période de crise, on a toujours accusé les immigrés.

Ainsi, 75% des Hongrois estiment vivre moins bien maintenant qu’à l’époque de l’URSS. En conséquence de quoi, ils votent à 17% pour des partis néofascistes. C’est un phénomène actuellement également observé en France, avec Sarkozy et Marine Le Pen et leur marotte, l’identité nationale.

Rappelons-nous, dira encore Noam Chomsky, qu’en 1928, il n’y avait que 3% des voix pour les Nazis. Cela peut aller très vite. Aujourd’hui en Allemagne d’ailleurs, dans le même processus de bouc-émissarisation, Merkel ne trouve rien de mieux à affirmer que le multiculturalisme a échoué.

 

Voilà, Chomsky, c’est ça. Une voix dissidente, disait l’affiche. Une bienheureuse mise en perspective, dirons-nous à titre personnel. Ça n’est évidemment pas que cela. Nous vous renvoyons donc à deux documentaires, disponibles gratuitement sur DailyMotion, introduisant à la pensée du bonhomme.

« Manufacturing consent », 20 ans au compteur, qui aborde ses idées à propos des médias. Et « Chomsky et Cie », qui brasse large et avec un parti pédagogique. Dans ce second documentaire, vous aurez d’ailleurs l’occasion de retrouver les deux co-conférenciers de la soirée au Théâtre national : le Belge Jean Bricmont et le Québécois Normand Baillargeon.

Gilles Simon

1 Comment

  1. Gilles

    28 mars 2011 at 6:33

    « Là-bas si j’y suis » (France Inter) consacre cette semaine deux émissions à la venue de Chomsky à Bruxelles, par le biais d’un entretien exclusif :

    http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=2142

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